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créations que nous devions à l’admirable artiste. Il est impossible de mettre plus de science et de goût dans la composition générale du rôle et plus de force et de pathétique dans les scènes principales. Je regrette seulement qu’on ait, dans l’acte du somnambulisme, renoncé à l’effet traditionnel qui consistait à nous montrer la blanche apparition descendant lentement les marches d’un escalier. Changer est bon, quand il y a une raison de changer, mais non pas changer pour changer. L’artiste au surplus n’y est pour rien et mon reproche ne va qu’au metteur en scène. M. Mounet-Sully est un Duncan plein de dignité, M. Paul Mounet un Macbeth plein de brutalité. M. Fenoux a eu dans le rôle de Macduff des accens de douleur vraie qui nous ont été au cœur. Et je ne sais comment on pourrait s’arranger pour laisser aux scènes des sorcières leur valeur et néanmoins estomper des détails qui ne produisent pas du tout un effet d’horreur. Cette cuisine du diable avec ce chaudron qui fait des bulles, fait des bulles, fait des bulles… provoque une hilarité que contient mal un public respectueux. Il ne saurait être question de supprimer ces scènes, qui sont essentielles, mais peut-être d’en élaguer certains traits d’une main que les uns appelleront sacrilège et les autres pieuse.


Pendant que Macbeth reparaissait à la Comédie Française avec la magnificence que je viens de vous dire, le théâtre du Vieux-Colombier donnait de la Nuit des Rois une série de représentations où s’est pâmé un petit public. Située sur la rive gauche, dans le quartier Saint-Sulpice, la rue du Vieux Colombier devait jusqu’ici toute sa notoriété à sa caserne de pompiers et à ses magasins d’objets de piété. Il y avait là une salle de spectacle réservée surtout aux ébats des patronages. Un jeune artiste, M. Jacques Copeau, s’est avisé que, pour amener tout Paris dans ce fond de cour, il suffisait de s’en donner la peine. Tout-Paris a toujours besoin d’un théâtre où se donnent les rendez-vous de bonne compagnie. Et pour cet office spécial la rue du Vieux-Colombier vaut bien l’impasse de l’Elysée des Beaux-Arts ouïe boulevard des Batignolles. L’initiative de M. Jacques Copeau a été couronnée d’un plein succès. Sa petite salle est trop petite pour l’affluence des spectateurs, ce qui est superbe on ces temps de cinématographe. M. Jacques Copeau n’est pas un ennemi des classiques : il joue Eschyle, Molière, Racine, Musset et Courteline. Mais il est un ami des novateurs : il a représenté Paul Claudel, Francis Viélé-Griffin et Jacques Copeau.lui-même. Son théâtre est à la fois rétrospectif et futuriste, et répond ainsi à toutes les aspirations d’un public qui se plaît aux contrastes et à qui