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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/865

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miliciens et de porteurs. Il m’a chargé de cette mission. Dans quelques heures, je dois partir.

Le guide est amené.

— Un ballot d’étoffe, si tu es fidèle, lui dit Marchand ; la mort, si tu nous trompes.

Le malheureux tremble, effrayé de ce qu’il va faire. Il faut qu’il ait un bien grand désir de richesse, ou une terrible vengeance à exercer contre Mabiala. C’est un traître ; un soldat répugne toujours à se servir d’un traître, mais nous n’avons pas le choix des moyens avec l’adversaire d’aujourd’hui, dont la disparition peut seule assurer le calme de la colonie. C’est dans un guet-apens que Mabiala a assassiné M. Laval, c’est lâchement qu’il a fait massacrer miliciens et porteurs ; demain, il agirait de même à notre égard. Et qui nous dit que ce guide n’est pas son instrument ? Dans quelques heures, je le saurai.

Il est minuit, les 20 tirailleurs que j’emmène sont prêts* M. Jacquot m’accompagne. En route.

La nuit est profonde, des nuages recouvrent le ciel. Je précède Jacquot, les tirailleurs suivent.

Il n’y a pas de service de sûreté à établir dans une obscurité pareille. Seul le guide est devant moi ; nous sommes entièrement à sa merci. Je marche sur ses talons, et je le distingue à peine. S’il veut s’échapper, je n’ai aucun moyen de l’en empêcher. Un saut de côté, et il disparaîtrait dans l’ombre. Lui attacher les bras ? Il ne pourrait plus avancer dans le chaos de rochers que nous traversons. A Dieu vat 1 comme disent les marins.

Dans quelle direction allons-nous ? Nous avons quitté le sentier de Brazzaville pour piquer dans le Nord ; depuis, je n’ai pu me rendre compte de notre orientation. Je suis comme un homme aux yeux bandés qu’on aurait fait tourner sur lui-même. Où est le Nord ? Pas une étoile pour me le dire.

Nous ne cessons d’escalader des collines, de descendre dans des ravins ; à chaque pas, nous trébuchons. Comment le guide s’y reconnaît-il ? Suivons-nous seulement un sentier ? Mes pieds tâtent le terrain à gauche et à droite, et ne rencontrent que des pierres. Pas un arbuste, pas une broussaille ne nous a frôlés au passage ; dans quel pays sommes-nous ? Quelle région désolée traversons-nous ? Je n’ai aucune notion de l’heure. Je ne veux pas flamber une allumette, et le cadran de ma montre est