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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/862

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invariablement. Et comme j’insistais, le levier du fusil craqua, m’avertissant que j’allais être gratifié d’une balle. J’eus heureusement l’idée de lui crier : « Caporal Akili ! » c’est-à-dire : Appelle le caporal ; et, grâce à celui-ci, je pus faire rectifier la consigne ; du moins j’en eus l’espoir. On raconte qu’au Dahomey, le général Dodds, essayant de sortir du carré pour se rendre aux feuillées extérieures, fut arrêté de même ; il s’obstinait à vouloir passer, et comme général, et comme simple mortel soumis aux lois de la nature. Sans hésiter, la sentinelle lui donna l’avertissement que j’avais reçu ; il fallut l’intervention de l’officier de ce trop bon tirailleur pour que le général fût délivré de toutes ses angoisses.

Mais à côté de ces exemples, combien d’autres prouvent la faiblesse du noir contre le sommeil I que de douloureuses catastrophes causées par ce manque de vigilance !

Nous avons essayé quelquefois de recourir au fameux cri : « Sentinelles prenez garde à vous ! » simplifié en deux mots : « Sentinelles, veillez ! » On entendait bien résonner l’appel : « Sentinelles, ouillez ! » mais il était prononcé d’une voix de rêve, d’une voix perdue dans un songe.

En prenant le quart, je suis sûr que nous serons gardés.

La lune paraît ; jamais la nuit n’a été encore aussi froide. Je me réchauffe en faisant le tour des postes disposés au fond du ravin qui sépare notre mamelon des collines voisines. Une lueur transparente baigne la brousse ; au milieu de l’adoucissement de toutes les lignes fondues dans ce clair-obscur, les arêtes de nos tentes se découpent rigides ; les toiles tendues par l’humidité leur donnent l’apparence de petites pyramides. Sur l’une d’elles un groupe sombre d’êtres, accroupis ou couchés, forme une tache noire ; ce sont les prisonniers. A côté d’eux, se détache la silhouette d’un milicien ; ils doivent être gelés, et me feraient pitié, si je ne me souvenais de leurs exploits ; c’est près d’ici que M. Laval a été assassiné ; c’est au bord de la rivière, dont j’aperçois la vallée, que les deux Loangos ont été massacrés, et combien d’autres !…


* * *

Le jour se lève, de légères brumes flottent dans les fonds ; elles sont bientôt pompées par le soleil, les vallonnemens se précisent, le sentier de Loango se dessine, et trace une ligne grise sur la pente de la colline qui, dans l’Ouest, nous fait face.