Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/841

Cette page n’a pas encore été corrigée


voulaient me déposer dans un hôpital. Cette révolte à part, jamais docteur n’eut un malade plus docile que je ne le fus à l’égard des ordonnances du médecin du bord. A Libreville, j’allais déjà mieux ; je dus cependant me défendre de la sollicitude de M. de Brazza qui désirait me faire apprécier tous les agrémens de son hôpital :

— Vous ne savez pas ce qui vous attend ! répétait-il.

— Raison de plus, Monsieur le commissaire général. J’ai là une occasion unique de l’apprendre.

Bref, à Loango, j’étais rétabli. Si, dans l’avenir, une rechute survient, j’en serai quitte pour me soigner sérieusement pendant quelques jours. Je ne dis pas que le moral soit tout dans une guérison, mais il y est pour beaucoup. N’entre-t-il pas pour une large part dans cette prédisposition de notre organisme à attraper certaines maladies, à être, comme disent les médecins, en état de réceptivité ? La peur est le plus terrible des microbes ! Et lorsque ces mêmes médecins reconnaissent qu’ils ne guérissent pas, mais qu’ils mettent simplement la nature en état de réagir, ne reconnaissent-ils pas implicitement le pouvoir du moral ? Ici, plus que partout ailleurs, on est sauvé ou perdu par le moral. Ce n’est pas tant la fièvre que le « mal du pays » qui a décimé le 200e à Madagascar !

En ce moment, sous ma tente, au bord du Kouiliou, je suis seul, tout est immobile autour de moi, tout est silencieux, d’un silence qu’on ignore en France ; je suis seul loin de ceux que j’aime, sous un ciel inconnu d’eux ; au milieu de ces êtres d’humanité primitive couchés autour de moi, je suis l’unique figure du monde moderne ; il semble que je devrais être écrasé par une sensation d’abandon, que je devrais avoir le cœur serré… Mais le but est là, toujours devant les yeux, et la vision de ce but, de l’action qui le réalisera, élargit le cœur, le dilate ; l’être se sent meilleur, il est en quelque sorte renouvelé par ce sentiment qu’il agit utilement ; tous les obstacles rencontrés deviennent pour lui un stimulant, son énergie se double à la pensée qu’en arrivant là-bas, au point marqué par la France, il aura fait quelque chose pour son pays.


* * *

Maintenant, chaque soir, le vent souffle ; il soulève les extrémités flottantes de ma tente, les fait claquer comme des voiles,