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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/84

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Veimar, le 14 décembre[1].

J’arrive, cher ami, et je trouve deux lettres de toi, bonnes, excellentes, délicieuses. Je t’en conjure, ne parlons jamais d’un certain sujet qui me rend folle ; tâche de me persuader en te le persuadant que tu iras si je te le demande, et il est bien vrai que je ne te le demanderai jamais. Mais l’imagination de mon cœur souffre quand je suis à un certain degré malheureuse et que je ne sais que me dire à ce degré : j’ai ce remède-là, pour que j’aie plus peur que toi de l’employer. Ne l’as-tu pas remarqué quand tu t’y étais décidé il y a huit mois ? Pourquoi ne l’ai-je pas accepté alors ? Aurai-je plus de courage dans un autre moment ? Je ne le crois pas ; il faudrait que tu me surprisses par une décision imprévue, mais savoir d’avance que tu pars, que tu pars à cause de moi, bref, mille inquiétudes qui me bouleverseraient le cœur, cela me serait impossible. Tu n’es pas capable d’art, mais donne-moi ce voyage comme un blanc-seing et sois sur que je ne l’employerai que la veille du jour où ma vie serait perdue sans cela [2].


Ici se placent les quelques lignes relatives à ce second dîner chez Grimm avec le prince héréditaire de Gotha que j’ai déjà citées, puis Mme de Staël reprend :


C’est ici que je vais trouver Gœthe et Schiller, etc. On dit l’esprit sous les armes pour me recevoir. Je t’écrirai, le premier courrier, l’impression que j’éprouverai. Il est certain que c’est un pays cultivé ; je dois le trouver tel, car Delphine y est connue de toutes les classes qui lisent, et l’on me dit en mauvais français : La Delphine est bien charmante. N’est-il pas bizarre que les Allemands l’aient plus senti que les Français ? L’esprit de parti et la disgrâce, — la disgrâce ne nuit pas ici, tout au contraire.

J’ai oublié de te dire que le premier mot de M. Woronzoff au général Hedouville a été : « L’Empereur n’est plus impartial : il renonce à son titre de médiateur. » Il s’est plaint alors vivement des traitemens que M. de Markoff avait éprouvés et a demandé formellement l’évacuation de tout le Hanovre. Dans la querelle de l’Empereur avec la Bavière, la France s’est déclarée formellement pour l’Empereur ; elle le ménage à présent tout à fait ; l’Empereur de Russie a demandé à la Prusse de se joindre à lui pour requérir l’évacuation du Hanovre. Elle a dit que c’était trop tard, mais on la croit fort embarrassée entre la Russie et la France, entre son peu de goût pour la France et son goût pour la paix. Ce son se rapporte personnellement au roi de Prusse. Le savant d’ici qui a le plus d’esprit eu conversation, Herder, se meurt ; je le regrette beaucoup. Au reste, pour tous ces

  1. C’est par erreur que cette lettre est datée du 14. En réalité, comme on le verra par la lettre suivante, elle était arrivée le 13.
  2. Mme de Staël revient ici sur ce projet de voyage de Al. Necker à Paris qu’elle n’avait jamais complètement renoncé à obtenir de lui et auquel M. Necker continuait à se refuser.