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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/834

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terre qu’une nuit éternelle couvre à ses yeux maintenant ; celui qui n’est plus, compatissant aux regrets de ceux qui survivent, promettant l’immortalité ; cette immortalité, noble espérance de le revoir, touchante communication avec lui ! O mon Dieu ! pardonnez aux faibles créatures si leur cœur qui a tant aimé ne se peint dans le ciel que le sourire de leur père qui les recevra dans vos parvis.

La dernière page du manuscrit de La vie privée de M. Necker porte la date du 14 octobre 1804. Quelques jours après, Mine de Staël se mettait en route pour ce voyage d’Italie d’où elle devait rapporter Corinne. Cette longue série d’études n’ayant eu pour objet que ses rapports avec M. Necker, je l’abandonnerai donc ici. J’ajouterai cependant que de Rome, où elle passa l’hiver, le souvenir de son père, qui ne la quittait pas, lui inspira la pensée de rendre un dernier hommage à la mémoire de ceux qui l’avaient précédée dans la vie. Elle fréquentait souvent l’atelier de Canova, alors dans tout l’éclat de sa gloire. Il avait récemment achevé le monument funéraire de l’archiduchesse Christine, la sœur de la reine Caroline de Naples, qu’on venait visiter le soir à la lueur des flambeaux. Ce monument lui inspira la pensée de commandera Canova un bas-relief destiné à orner le monument funéraire de ses parens, et qui est aujourd’hui en effet placé au-dessus de la porte en fer à jamais scellée. Ce bas-relief représente Mme de Staël drapée à l’antique, l’épaule nue, la face recouverte d’un voile, pleurant sur un tombeau. Dans le haut, Mme Necker, tout enveloppée de voiles que seuls ses pieds dépassent, s’envole vers le ciel qu’elle montre d’une main, tandis que de l’autre elle enlève M. Necker. Celui-ci, drapé également à l’antique, mais jusqu’à mi-corps seulement, tourne vers sa fille un regard attendri et, d’un geste consolateur, lui tend la main qui reste libre. Ce bas-relief, évidemment inspiré de l’antique, n’est pas sans quelque beauté mélancolique.

Treize ans plus tard, en juillet 1817, le duc de Broglie, obéissant aux dernières volontés de Mme de Staël, déposait son cercueil dans le monument funéraire où reposaient déjà son père et sa mère. Le souvenir de M. Necker ne s’était pas, avec les années, affaibli chez sa fille. Son testament débute ainsi : « Je recommande mon âme à Dieu qui m’a comblée de biens dans le monde et m’en a comblée par la main de mon père à qui je dois ce que je suis et ce que j’ai, et qui m’aurait épargné toutes mes fautes, si je ne m’étais jamais détournée de ses