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je puis vous promettre, c’est de la désirer toujours, et de m’en occuper souvent.

Lorsque vous visiterez à Rome le Colisée, et d’autres monumens dont vous ne pourriez pas déchiffrer les inscriptions, lisez qu’il est en France un ami qui s’occupe de votre retour ; livrez-vous au plaisir de voir des merveilles anciennes et modernes, et n’ayez pas regret au temps que vous n’emploierez pas en sollicitations, pour revenir ici ; je m’en occuperai, je vous le promets, mais j’exige de vous le courage de la résignation, et la confiance dans mon amitié. Si je ne réussis pas, personne ne réussira. Le courage consiste sans doute à être tranquille, lorsqu’on a fait tout ce que l’on peut, pour obtenir ce que l’on veut. Je moralise à mon aise, sur les côtes de France, me direz-vous, lorsque vous recevrez cette lettre. Je pourrais être en Angleterre, mais je n’y resterais pas longtemps, si cela arrivait. Vous me connaissez assez pour croire que rien n’est changé dans moi, quoique tout change autour de moi ; soit vertu, soit vice, vous savez que je m’estime mieux que tout ce que les hommes peuvent donner : un bon cœur, une âme aimante, c’est Dieu qui les donne ; les grandeurs ne sont quelque chose que pour les petites âmes ; je suis très flatté que vous ayez de moi cette opinion ; écrivez-moi donc comme à un ami, c’est à coup sûr plus rare qu’un homme élevé en dignités. Ma femme partage bien mes sentimens ; elle vous aime beaucoup, elle vous apprécie, je suis très aise des sentimens qu’elle a pour vous.

Respectez moins en moi le prince ; respectez un ancien ami ; vous savez qu’on ne respecte un ami qu’en l’aimant toujours ; ce que l’on donne au respect est enlevé à l’affection, et je veux que vous m’aimiez toujours comme par le passé. C’est ce que je ne croirai pas si je remarque le moindre changement dans votre style ; j’en supposerai dans vos sentimens.

Agréez donc l’hommage de tous ceux que vous me connaissez depuis longtemps.

J. BONAPARTE.


Mme de Staël remerciait Joseph [1] de cette lettre affectueuse qui fait honneur à la délicatesse de son amitié et, comprenant qu’il n’y avait aucun espoir pour elle, elle se résigna à partir pour Rome. « Je vais, disait-elle, porter le fardeau de la vie en Italie, où l’on dit qu’on oublie l’existence. » Mais elle consacra les quelques mois qui précédèrent son départ à écrire, d’une plume rapide et émue, une Notice sur la vie privée de M. Necker, qui devait servir de préface au Recueil de Pensées qu’elle ferait paraître en même temps. Au début de cette notice, elle disait que, si jamais son esprit se relevait du coup qu’il avait reçu, elle écrirait la vie politique de son père, mais qu’elle ne voulait pas le faire dès à présent, craignant de réveiller les passions

  1. La réponse de Mme de Staël a été publiée au t. X des Mémoires du roi Joseph. Appendice.