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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/828

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Premier Consul une déclaration que je puis seul donner, et, à mon âge l’on n’a plus le choix des momens, tout ce qui est nécessaire devient pressé.

Je crois savoir avec certitude que, depuis le départ de Mme de Staël, le Premier Consul, en parlant d’elle, lui a reproché mon dernier ouvrage. Je proteste qu’elle n’y a eu aucune part ni directement ni indirectement, et bien qu’un Bonaparte ait le droit de mettre la jeunesse au premier rang, même pour la pensée, cela n’est pas juste en règle générale, et me faisant un moment le chevalier de l’expérience, je soutiens que ma fille, à qui je sais bien de l’esprit, n’aurait pu écrire mes Dernières vues, ni m’en donner le premier mot. Mais qu’importe ici le raisonnement ? je dis, j’atteste un fait et j’attache à cette assertion toute la solennité que l’on peut exiger. De grâce donc, Général Consul, ne reprochez plus rien à ma fille à l’occasion de mon ouvrage ; ne déchirez pas un cœur paternel et par le malheur de sa fille, et par la douleur de cette fille bien-aimée, et par le regret sans fin auquel vous me livrez en me laissant l’idée que je suis la cause de ce malheur.

Général Consul, je n’ai moi-même aucun tort quant à cet ouvrage et je vous respecte trop pour négliger de le dire. Je n’ai eu aucun tort, car je n’ai permis qu’aucun exemplaire fût donné, qu’un seul fût donné ou prêté à qui que ce soit avant que vous eussiez donné la permission de le publier, et c’est la loi que vous avez établie.

Secondement, je puis m’être trompé, mais avec moi toutes les personnes sans inimitié pour l’auteur ont vu que l’ouvrage était écrit non seulement avec respect, non seulement avec admiration, mais encore avec goût pour le Premier Consul ; je n’ai traité que l’avenir, cet avenir qui avait été laissé en blanc à dessein par le Premier Consul et qui n’a été rempli par un Sénatus-consulte public qu’au moment où mon ouvrage allait paraître. Je ne veux plus écrire sur ce sujet, mais si, pendant mes forces encore, je devais voir entrer le Premier Consul dans ce petit appartement de Genève, si présent à mon esprit, il apercevrait que la difficulté de cet avenir dont j’ai parlé peut défier le premier des génies du monde, et il le sentit par avance lorsqu’il me dit à Genève qu’après la plupart des règnes il y avait eu des lacunes provenant des minorités, des régences, etc. Après cette conversation que j’eus avec le Consul à Genève, s’il avait été témoin de la manière dont je fis connaître aux miens l’impression que j’avais reçue, le Consul ne soupçonnerait pas que j’eusse été indifférent au désir de lui plaire en composant mon dernier ouvrage, et quant à l’idée en elle-même, elle n’était pas nouvelle pour moi. J’écrivais dans ma retraite sur la constitution de 91 et sur la constitution directoriale ; jamais je n’aurais peint les personnes, j’avais oublié les hommes pour ne voir que les choses.

Certes il est aisé au maître du monde de plier, de froisser, de renverser de faibles roseaux, tels que moi et les miens ; mais il vient un temps où le pouvoir n’est plus de rien pour personne et je ne comprends pas comment celui qui a tout à attendre de la reconnaissance publique, tout à lui demander, se plaît à traiter durement un ancien serviteur de l’État. Je ne réclame rien à titre de talent ou d’habileté, mais j’ai servi l’État sept ans sans appointemens et en refusant les droits de l’Écu, les pots-de-vin, les présens des pays d’État. Aujourd’hui, Général, il ne tient qu’à vous que je