Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/817

Cette page n’a pas encore été corrigée


tout. Prions-le seulement, et puisque sa bonté nous donne l’être, espérons que sa pitié sera notre dernier secours.


III

A ses derniers momens M. Necker connut les effets de cette pitié et il reçut le secours qu’il espérait.

Ce fut le 30 mars qu’il tomba malade. A ce moment, se trouvait précisément à Coppet une de ses nièces, Mme Rilliet Huber, la meilleure amie de Mme de Staël avec Mme Necker de Saussure. Elle s’installa au chevet de son oncle et tint jour par jour et même heure par heure un journal des phases que le malade traversait. Sans doute elle pensa que ce journal adoucirait la douleur de Mme de Staël de n’avoir pas assisté aux derniers momens de son père. Mme de Staël le conserva en effet précieusement. L’original et plusieurs copies de ce journal se trouvent dans les archives de Coppet.

L’origine du mal qui l’emporta fut un érysipèle à la jambe, d’un caractère gangreneux et accompagné d’une forte fièvre qui lui occasionnait par momens des accès de délire. Des étouffe-mens très pénibles compliquaient et aggravaient encore la situation. Il fit pourtant, le 3 avril, un effort pour écrire une dernière fois à sa fille. L’écriture de cette lettre est fort différente de son écriture ordinaire ; on sent que la main est tremblante et qu’il suit sa pensée avec peine. Néanmoins il se réjouit encore des succès de sa fille à Berlin : « Il est glorieux à ton âge d’avoir obtenu tout cela par soi-même, » lui écrit-il. Il lui donne un dernier conseil ‘. « Une femme de la Cour ou ayant été à la Cour écrit ici que tu avais eu un grand succès, mais que tu avais un peu trop d’aisance avec les princes. » Il lui donne encore une ou deux petites nouvelles et la lettre qu’on devine écrite avec effort se termine un peu brusquement par ces mots : « Adieu, chère amie ! » C’était un adieu, en effet. A partir de ce moment, il ne conserva que par intervalles sa pleine connaissance. Quand il la recouvrait, c’était pour parler de sa fille et de Dieu. Je me bornerai à transcrire le journal de Mme Rilliet Huber dans sa simplicité émouvante : Dimanche matin, 8 avril à 9 heures du matin.

M. Necker, assis sur son fauteuil, dans un demi-délire qui le fait parler haut et avec véhémence, parle de sa fille et dit à ceux qui l’entouraient ;