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qu’il avait publiés, un certain nombre de ces pensées, non sans encourir quelques railleries pour n’en avoir pas retranché quelques-unes, où l’amour conjugal de Mme Necker se traduisait en termes trop expressifs. Ce que M. Necker avait fait pour sa femme, Mme de Staël le fit pour son père, non sans encourir le même reproche, car elle inséra, dans le recueil de Pensées qu’elle fit paraître, très peu de temps après la mort de M. Necker, quelques éloges que son père avait faits d’elle. Pour s’en excuser, elle avouait que de rien sur cette terre elle ne tirait autant d’orgueil que de ces éloges paternels. Parmi ces pensées, il en est qui ne laissent pas que d’être assez profondes. On y sent l’expérience de l’homme un peu désabusé des hommes, revenu du respect que lui inspirait autrefois l’opinion publique depuis qu’il l’avait vue s’égarer jusqu’au crime, ayant conservé en dedans de soi des sentimens toujours aussi vifs, mais souffrant de l’impuissance de l’âge à les traduire en action ou même à les exprimer. Quelques pensées sur la vieillesse ne sont pas sans une certaine vérité mélancolique.


Les vieillards mènent une vie pénible lorsqu’ils sont encore en état de tout apprécier, de tout sentir. La haute perspective de l’avenir ne leur appartient plus, et, quand ils veulent parler du passé, on ne les écoute guère ; chacun court vers les combats du monde d’où ils reviennent ; c’est beaucoup quand on les salue en passant.

Les pauvres vieillards ! Ce qu’ils savent le plus tard, c’est qu’ils doivent employer discrètement, même avec leurs enfans, les expressions caressantes, les mots de tendresse. Je doute que ce langage leur aille bien avec personne. Je vous aime est une parole éthérée, une parole du ciel et qui exige sur la terre tout l’accompagnement de la beauté et toute la parure du jeune âge[1].


M. Necker revient sur cette question des rapports entre les enfans et les parens dans une autre pensée qui a pour sujet les seconds mariages. En principe, il les conseille aux femmes, car elles ont besoin d’un soutien ; aux hommes, car ils ont besoin d’un confident, et il continue :


Les enfans remplissent votre vie, mais de l’amour que vous avez pour eux. Vous ne voudriez pas les occuper de vos peines secrètes, les ennuyer de vos angoisses morales et physiques. Ce n’est pas à eux de vous donner du courage ; ce n’est pas à eux de vous avertir qu’il est déjà tard pour vous aimer encore. Il y aurait un renversement d’ordre, un manque de

  1. Op. cit., t. XV, p. 214, et passim.