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Dans sa retraite de Coppet, M. Necker était revenu aux études philosophiques et religieuses, et il y avait consacré une partie de son temps. Une partie seulement, car, durant les premières années, son âme n’était pas assez apaisée. Il avait conservé un assez vif ressentiment de l’ingratitude dont, à son sens, il avait été victime, et il s’était appliqué tout d’abord dans un ouvrage intitulé : De l’administration de M. Necker par lui-même, à défendre les actes de son ministère, non sans diriger même d’assez vives critiques contre ceux qui l’avaient combattu ou mal soutenu. Souvent j’ai été étonné que ceux qui mènent une si vive campagne contre le mouvement de 89 n’aient pas tiré plus souvent argument de cet ouvrage de M. Necker, car nulle part on ne trouverait une critique plus acerbe de l’œuvre de la Constituante. Il ne se désintéressait pas non plus de ces questions de finance et d’administration qui avaient tenu une si grande place dans ses préoccupations, et il leur consacrait plusieurs ouvrages, entre autres celui qu’il a intitulé : Dernières vues de politique et de finances, et qui n’était pas, on se le rappelle, sans avoir quelque peu contribué à la disgrâce de Mm" de Staël. C’est qu’il ne pouvait pas non plus se désintéresser complètement du pays qu’il s’était efforcé de servir, auquel il était demeuré attaché et où il savait que sa fille désirait vivre. Cependant, des pensées plus graves avaient repris empire sur lui et il avait publié en 1800, en deux volumes, un Cours de morale religieuse.

Dans la préface de ces deux volumes, M. Necker indique le point de vue auquel il s’est placé pour les écrire. C’est à la France surtout qu’il a pensé, car « les idées religieuses, un des premiers élémens de l’harmonie sociale, sont peut-être plus nécessaires à cette nation qu’à tout autre peuple. » Rien ne manque à cette nation dont il fait un magnifique et en même temps judicieux éloge. La nature lui a prodigué tous les dons : riche sol, beau climat, air suave et tempéré, situation au centre de l’Europe et en même temps communication avec les extrémités du monde à la faveur des mers qui baignent ses rivages. Elle lui a prodigué en même temps « les richesses du domaine moral : esprit inventif, pénétrant, animé ; la patience unie au courage, l’oubli si prompt après les peines, et, en modèle aux autres peuples, toutes les parures de la grâce et de l’imagination. » Mais la religion lui est plus nécessaire qu’à tout autre