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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/722

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attendant de la trahir comme il a trahi tout le monde. Il est aujourd’hui en liberté à Naples où, dans les interviews qu’il leur accorde, il explique à des journalistes que le prince Guillaume s’est trompé, a été mal renseigné sur son compte et n’a jamais eu de serviteur plus fidèle que lui. Le prince avait vraisemblablement des raisons de n’en rien croire, mais on peut se demander s’il a manœuvré très habilement en se faisant un ennemi d’un homme dangereux, perfide, puissant, qui garde la vie sauve et dont le rôle ne semble pas fini. Essad était ministre de la Guerre : il était à coup sûr gênant et inquiétant, mais a-t-il cessé de l’être et ne l’est-il même pas devenu davantage encore, malgré l’éloignement où il a été mis ? Son départ, avec les circonstances qui l’ont accompagné, a provoqué à Tirana un soulèvement qui s’est rapidement étendu parmi les musulmans d’Albanie. Ils ont marché sur Durazzo en assez grand nombre pour vaincre toute résistance : à la vérité, ils n’en ont pas rencontré beaucoup. La gendarmerie albanaise, commandée par des officiers hollandais, leur a été vainement opposée ; ils l’ont battue, ils ont fait dans ses rangs des prisonniers. Plus brève encore a été la résistance des Malissores catholiques que le prince avait appelés pour le défendre. Dès les premiers coups de fusil ils ont pris la fuite : si les insurgés ne s’étaient pas arrêtés pour parlementer, on ne voit pas ce qui aurait pu les empêcher d’arriver à Durazzo et de s’y comporter en vainqueurs. On sait quelles sont dans ce pays les habitudes des vainqueurs.

Ils n’y auraient d’ailleurs pas trouvé le prince qui, avec sa femme et ses enfans, s’était empressé de chercher un refuge sur un navire italien. Pourquoi pas autrichien, cette fois ? Il semble que ce soit l’Italie qui a l’entreprise de ces sauvetages. À peine était-il sur le bateau, le prince a appris que les insurgés réclamaient sa présence pour négocier. Laissant alors ses enfans à bord, ce souverain amphibie est revenu à Durazzo avec la princesse sa femme, et il a signé tous les papiers qu’on lui a présentés. On en est là. Nous avons dit que le sens de ces échauffourées n’était pas très clair. Deux points, cependant, en ressortent avec évidence : d’abord que les préoccupations et les passions religieuses ont tenu une grande place dans l’affaire, car les musulmans, dont Essad était l’homme, se sont insurgés contre les préférences que le prince accorde, disent-ils, aux catholiques ; ensuite, que l’Autriche et l’Italie, bien loin d’avoir suscité l’intrigue en commun, comme la presse anglaise l’a cru d’abord, y ont été dans des camps opposés, les Autrichiens du côté des catholiques dont ils sont les protecteurs, et, d’autre part, les Italiens du côté