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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/708

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et douloureuse. Il pleure, il gémit, il atteste aux échos la pureté de ses tristes amours. Au moment de le frapper, sans défense, l’ennemi qu’il n’a pas vu venir s’arrête, et brusquement s’attendrit. Alors commence, — et se prolonge, — entre les deux hommes, un combat de générosité, chacun voulant céder, ou laisser à l’autre la femme qu’ils aiment tous deux. Le mari disparaîtra pour jamais. Il s’éloigne et déjà, par ses soins avertie, voici que revient Francesca. Libre désormais, elle veut partager le sort de Lazzaro. Mais Lazzaro, se sacrifiant à son tour, lui jure, d’une voix brisée, qu’il ne l’aime pas, qu’il ne l’aime plus, et, le croyant, ou feignant de le croire, héroïque elle aussi, la jeune femme redescend vers le village, vers le foyer, vers l’époux.

Musique sérieuse, et solide, et savante par-dessus le marché ; musique sincère, cela ne fait aucun doute ; musique d’un musicien qui sonnait, comme on dit, — en deux mots horribles, — son métier, ou son affaire ; honorable besogne, résultat malaisé (du moins en apparence), d’un labeur qui dut être rude, on ne saurait assez prodiguer à l’œuvre de M. Bachelet et au consciencieux ouvrier de cette œuvre toutes les formules par où se traduisent l’estime et le respect. Mais l’admiration, et surtout l’émotion, fût-ce la sympathie, c’est autre chose.

« Vois-tu, » nous disait volontiers Gounod, « la musique est en train de devenir irrespirable. » Il disait bien, et la suite des temps n’a que trop justifié son dire. Nous étouffons de plus en plus. Un Scemo n’est certes pas fait pour nous donner de l’air. Nous avons rarement entendu quelque chose d’aussi compact et d’aussi lourd, quelque chose qui nous inflige avec un tel parti pris la sensation de l’encombrement, de l’entassement et de la surcharge. Il semble que, dans un seul opéra, craignant de manquer une occasion peut-être unique, le compositeur ait accumulé tout ce qu’il sait, tout ce qu’on sait aujourd’hui, tout ce qu’on peut, tout ce qu’on ose, et même davantage. A celui-là nulle combinaison, nulle complication ne fait peur. La sobriété, la simplicité, voilà ses moindres défauts. La brièveté n’est pas non plus son fait. Montre en main, Scemo dure moins que tel ou tel autre ouvrage. Pour l’esprit et pour l’oreille, cela n’en finit pas. Interminable est la scène du dernier acte, où les deux hommes se passent, et se repassent, et se prennent, et se rendent l’objet commun de leur amour et de leur sacrifice mutuel. Les plaintes et complaintes de Scemo n’ont pas de bornes. Et puis, faute de proportions, il arrive que tout en cette œuvre passe au premier plan, ou s’y pousse. Pour faire danser et chanter une