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d’hiver, le polo, le golf, on nous prie de ne pas commettre les plus fâcheuses peccadilles. Quand et comment faut-il porter les gants, on nous le dit : sans le pardessus et en simple veston, jamais ! D’ailleurs, je ne songe pas à résumer cet évangile méticuleux ; mais j’en approuve la sagesse, avec une ingénuité confiante. Et j’en aime le ton, qui est celui de la plaisanterie, et dogmatique cependant. Notre conseiller badine, afin de nous séduire ; et il commande, non sans rigueur. Les Grecs avaient un seul mot pour dire « persuader » et « ordonner ; » en somme, ils n’espéraient que de la persuasion l’obéissance : telle était leur ingénieuse courtoisie. Et ainsi procède M. Marcel Boulenger : il sait nous prendre ; puis, quand il nous a pris, il nous conduit à son gré. Si nous lui semblons un peu incertains, distraits et mous, il a recours au stratagème ancien, nous présente un ilote ivre et nous rend les mauvaises façons bien ridicules et haïssables. Il est un moraliste aussi judicieux et fin dans ses directions que vif et gentiment brutal dans la satire. Un moraliste de l’élégance.

On dira : la vraie élégance se moque de l’élégance. Eh bien ! oui, répond notre maître ; et il n’est que d’avoir du goût. Lisons une de ses Lettres de Chantilly : « Nous autres Français, en quoi sommes-nous inimitables ? Ah ! notre qualité à nous, exquise et presque insolente, c’est une grâce native qui nous est échue, une élégance involontaire de l’esprit, moins que rien, d’ailleurs ; ceci tout simplement : nous avons du goût. » Alors, tout va bien ?… Non : tout allait bien. Nous avions du goût ; et l’on n’ose pas affirmer que ce soit fini ; mais notre goût, depuis quelques années, subit des tribulations périlleuses. Cela tient à maints phénomènes, tels que le progrès de la démocratie, la nouvelle répartition de la fortune, l’influence de l’étranger, le désordre national. Le goût français menace de se détériorer. Ce n’est pas encore un désastre. Mais, avant que ne s’écroule une délicate architecture, l’observateur attentif aperçoit les signes de la ruine prochaine. Holà ! crie M. Marcel Boulenger ; holà ! ces vilains gants, et inopportuns ; holà ! ces robes dérisoires ; holà ! ce faste grossier ; holà ! cette gravité de professeur allemand jusque dans la causerie d’après-dîner ; holà ! ce bavardage si médiocre, fade, amphigourique, prétentieux en outre ; et holà ! cette façon d’écrire !… Qu’est-ce que le goût ? « C’est une sorte d’instinct qui nous pousse à redouter en général les excès, quels qu’ils soient, à rejeter les coquetteries de nègres ou les violences barbares, à craindre par-dessus tout la vulgarité, la bassesse, à comprendre exactement le sens du mot ridicule, à rechercher avec passion