Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/621

Cette page n’a pas encore été corrigée


* * *

Je suis descendu de mon bateau pour marcher un peu pendant que mon convoi remonte lentement le courant devenu assez fort. Je passe près d’un village. Guimbi-Dongui, d’après mon guide. Ce nom, paraît-il, est célèbre, car Guimbi-Dongui, chef de ce pays, est le frère de Maïnga Dongui, un grand chef, dont j’apprends l’histoire. Cet homme était déjà remarquable, non seulement par sa puissance, mais encore par sa coiffure, car son nom signifie : le chef à plumes ; il a acquis une suprême notoriété par la façon dont il est mort. Il s’est suicidé, ne pouvant plus supporter la douleur causée par la maladie dont il était atteint. C’est ce que j’ai trouvé de plus saillant dans cette biographie. Et je reconnais que le fait vaut d’être cité, car le cas d’un nègre se suicidant est à peu près exceptionnel. Je n’ai entendu parler de suicide en Afrique qu’au moment de la peste bovine : des Peuhls se seraient tués après la mort de leur dernier bœuf, non du chagrin d’être ruinés, mais de désespoir d’avoir perdu les êtres qui leur étaient le plus chers. Le Peuhl n’est pas un homme, il est plus qu’un pasteur, il ne fait qu’un avec ses animaux ; et j’ai pu le constater, il leur parle et est compris d’eux. Un Peuhl, privé de ses bœufs, ne voit plus de raison d’être a sa vie. Un noir se donnant la mort, pour échapper à la maladie, je n’en connais pas d’autre exemple que Maïnga Dongui.

Un peu plus loin, je traversai des ruines. Là, était le village du chef à plumes. Chez les Bakounis, m’expliqua mon guide, toutes les fois qu’un chef meurt, le village est détruit et on le reconstruit ailleurs. En Afrique, la place ne manque pas, et les villes ne coûtent pas cher à bâtir.

* * *

Depuis plusieurs jours, le courant devient plus dur, nous approchons de Zilengoma où nous trouverons de petits rapides.

Ce soir, nous avons marché jusqu’à la nuit. Je suis arrivé en tête avec mes Bassas, et j’attends le reste du convoi. Autour de moi, l’obscurité tombe dans la paix du soir. Derrière les arbres, la lune luit, une lune d’argent niellé ; elle s’empare de l’espace, et sous la clarté qu’elle répand, la lueur mourante du jour prend une teinte bleuâtre dans laquelle se fondent des vapeurs diaphanes sorties de la rivière.