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de ses frères, l’expulse chauffe au soleil ses écailles verdâtres. Il ne semble pas avoir gardé rancune à Castellani, il parait seulement intrigué par l’occupation de son remplaçant. Castellani, enthousiasmé par cette entrée des gorges de Koussounda, a en effet dressé son chevalet ; il peint. Il m’explique qu’ayant oublié une partie de son matériel dans un des bateaux retardataires, il peint au pétrole au lieu de peindre à l’huile, avec une assiette en guise de palette. Comment une bouteille de pétrole s’est-elle égarée dans nos bagages ? Je ne le saurai jamais.

Castellani est décidément l’homme de la brousse. Je crains même qu’il ne le soit un peu trop. Il est midi, et il est assis en plein soleil. Quand je lui fais remarquer que, pour un homme nouvellement débarqué, habitué au pâle soleil de Paris, il est peut-être imprudent, il hausse les épaules. Tout en dédaignant l’avis, il a pourtant un sourire de remerciement pour l’intention. Je ne parviens à l’arracher à la peinture et au soleil, qu’en l’invitant à entrer dans les gorges.

Koussounda est un large couloir, une tranchée ouverte en plein milieu d’une haute colline. Le coup de hache qui a fendu ce contrefort de la montagne est tombé verticalement, et des deux côtés la falaise se dresse à pic ; sur la rive droite seulement, quelques rochers éboulés permettent de longer à pied le torrent. Dans ce défilé, le Niari se précipite furieux, bondit comme s’il avait hâte de fuir les masses sombres qui entravent sa course, s’écroule brusquement en une chute de trois à quatre mètres, et sort en tourbillonnant pour s’étendre et se calmer dans le large bassin sablonneux où mes sept bateaux sont rassemblés en ce moment.

Un à un, halés de rocher en rocher, ils s’engagent dans la gorge et arrivent au pied de la chute. Toutes les charges sont enlevées et déposées sur la rive droite, car un transbordement s’impose. Il me semble même impossible de faire remonter aux embarcations la trombe liquide qui déferle devant nous. Comment aborder cet écroulement d’eau, s’élever sur cet enroulement de vague ? Nous nous entendons à peine dans le tumulte des Ilots qui se heurtent, se brisent, s’en vont en écume, en pluie, en fumée. Au milieu de ce fracas, se.trouvent quelques endroits paisibles, de petits lacs endormis au sein des tourbillons, de larges squames blanches les recouvrent ; autour d’eux le flot tourne et revient, créant un contre-courant jusqu’au pied