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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/593

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compagnie ; c’est un sentiment d’inquiétude sur tout ce qu’on aime, qui poursuit toujours malgré soi.

Adieu, mon ange, le temps manque à une personne aussi invitée parmi les princes et princesses. Je suis pourtant affable malgré cela, et, ce qui vaut moins, je soupire, en finissant cette plaisanterie, sur la transplantation de mon sort.

On attend ici à chaque instant la nomination de l’Empereur des Gaules, et l’on prétend qu’il va se divorcer pour épouser la reine d’Étrurie [1]. Le pauvre Louis XVIII est dans un état affreux de la mort du duc d’Enghien. Il y a ici un M. de Moutier qui est en correspondance avec lui, je lui ai fait politesse, mais il n’est pas venu me voir et Mme de Bréhan, qui est avec lui, est, dit-on, d’une aristocratie furieuse.

Adieu encore, cher ami. Comme je sens toute ma vie à Genève !

Veux-tu bien dire, de ma part, mille amitiés à Mme de Châteauvieux, et mille remerciemens pour son bon conseil.


Sans date.

Cher ange, j’anticipe par ma joie le moment où je te reverrai ; je sais bien que la douloureuse pensée de l’exil me reviendra ; je connais assez ma misérable tête pour cela, mais, pendant quelque temps du moins, je ne serai qu’au bonheur de te retrouver. Je pars de Weimar le 1er juillet et le 14 je serai à Coppet ; j’ai l’almanach devant ma table toute la journée, et si je ne croyais pas qu’il convient de rester ici, il me prendrait souvent une ardeur de départ à laquelle j’aurais bien de la peine à résister.

Laforest, chez qui je dîne toutes les semaines, m’a assuré que le gouvernement de Prusse a fort bien pris l’enlèvement de Francfort et d’Ettenheim, et en vérité, je le crois, car je leur ai entendu dire que cela regardait l’Empereur. Plus on examine l’Europe, plus on croit Bonaparte tout-puissant.

Adieu, mon ange, je n’ai pas manqué un seul courrier, depuis que je suis ici, à t’écrire. As-tu reçu régulièrement deux lettres par semaine ?


Mme de Staël ne devait point connaître cette joie dont elle se faisait à l’avance une si vive idée. Il y a quelque mélancolie à penser que cette lettre si tendre n’était pas destinée à passer, non plus que les deux précédentes, sous les yeux de celui à qui elle était adressée. M. Necker tomba malade le 30 mars : il mourut le 10 avril. Les lettres mettaient alors un temps si long à franchir la distance de Genève à Berlin, que Mme de Staël lui écrivait encore alors qu’il n’était déjà plus. Le récit des derniers momens de M. Necker formera le triste épilogue de cette relation filiale si passionnée.


HAUSSONVILLE.

  1. Mme de Staël prévoyait la proclamation prochaine de l’Empire, qui devait en effet avoir lieu le 10 mai de cette même année. Par le traité de Lunéville, le Premier Consul avait donné la Toscane à un Infant d’Espagne, qui avait pris le titre de roi d’Etrurie.