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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/592

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J’ai pleuré à la mort de Wallenstein l’autre jour, comme à une pièce française.

Adieu, ange à moi, je t’aime tous les jours plus.

Plus je vis d’étrangers, plus j’aimai ma patrie.


Mardi ce 17 avril, Berlin.

J’allais, cher ange, commencer ma lettre accoutumée lorsqu’une invitation de la Reine-mère pour aller déjeuner chez elle, a bouleversé toute ma matinée, tu n’auras donc qu’un petit mot de ta Minette. La Reine mère est une personne pleine de grâces dans l’esprit et de la plus noble et de la plus affectueuse politesse [1]. Elle m’a rappelé tout Weimar, c’est de la même source qu’elle vient ; mais j’ai frémi en pensant que tu pourrais être à ce déjeuner. Elle nous a reçus dans un jardin d’hiver, plus froid, plus humide que le jardin en plein air, par un temps plus désagréable que le mois de mars en Suisse. J’ai eu bien de la peine à faire feu des quatre pieds dans cette glacière ; aussi la pauvre Reine est-elle percluse de rhumatisme, et elle ne veut pas croire que c’est le froid et l’humidité de sa chambre qui en sont la cause. On y a parlé médecine et l’on a dit entre autres choses qu’un homme venait de se guérir de l’hydropisie par l’usage du vin de Champagne ; parle de cela à M. Buttini, car c’est curieux.

Les Autrichiens ne retirent pas leurs troupes de Souabe. M. Pitt va, dit-on, rentrer dans les affaires. Je ne sais ce qui me fait croire à la guerre, mais tout est si tendu que, malgré tout le monde, dans un an cela éclatera. On varie d’opinions sur ce sujet parce que la nature des choses est en contradiction avec les volontés, mais la nature des choses ne doit-elle pas l’emporter ? Le Roi, assure-t-on, a été très mécontent de la lettre de M. de Lucchesini ; celle de l’envoyé de Suède, dit-on, lui vaut son renvoi.

J’ai entendu un nouveau prédicateur, Palmier, qui m’a parlé avec enthousiasme de tes discours [2] ; ils sont extrêmement connus et admirés ici, et je te déclare qu’il n’y a pas une idée fausse sur toi dans toute l’Allemagne ; c’est une preuve que les libelles ne produisent aucun effet ; la vérité se retrouve dans l’étranger comme elle sera dans les siècles.

Coindet a tort de dire qu’il faut donner 50 louis pour le portrait ; je suis convenue positivement à 25 et je crois 30 le raisonnable. Ma propre mine à moi te coûte bien plus cher, et cependant tu la recevras amicalement.

On m’écrit qu’on m’attend à Dresde avec beaucoup de bienveillance. Je n’irai pas à la Cour cependant, après la défense de Delphine ; je ne trouverais pas de dignité à y aller et je ne veux pas d’ailleurs m’arrêter là plus de quatre jours. Ma vie va toujours bien ici, et même je me suis un peu plus amusée depuis quatre jours, parce qu’il m’a semblé que je formais un peu les autres à m’entendre, mais pas une heure de plus, entendez-vous, cher ami ! Je n’ai point eu de lettres de toi depuis le dernier courrier ; ce qui corrompt le plaisir qu’on pourrait avoir à briller en si grande

  1. La reine-mère de Prusse était princesse de Hesse-Darmstadt, de même que.la duchesse Louise de Saxe-Weimar.
  2. M. Necker avait publié, en 1800, un Cours de morale religieuse.