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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/564

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l’embarras relativement à ma présentation, qu’il devait à la rigueur ne présenter que les Français qui avaient une lettre du Ministre des Relations extérieures pour cela, et que, pour une personne aussi marquante que moi, on ne pouvait rien prendre sur soi ; il m’a assuré que le gouvernement ne lui avait rien écrit sur moi, mais il m’a de plus ajouté, vers la fin de la conversation, qu’un ami de Joseph lui avait écrit que je lui apporterais une lettre, mais que, dans cette lettre, une phrase qui disait : je ne vous demande rien de précis, avait rapport à la présentation pour laquelle Joseph ne voulait pas que Laforest se compromit s’il croyait que cela pourrait le compromettre ; du reste, Laforest a été très aimable et très obligeant pour moi.

Tout s’annonce donc bien, ce me semble, pour mon séjour ; mais j’éprouve un vide inconcevable au milieu de cette vaste ville où je n’ai pas un lien du cœur. Je serais hors d’état de rien composer, de rien écrire ; il me semble que je n’ai plus même mon esprit, tant je vis à l’extrémité de moi-même. Il a fallu me faire faire dans les vingt-quatre heures une robe pour être présentée ; si j’étais arrivée il y a trois mois, il m’aurait fallu deux cents louis pour ma toilette, car c’est une grande affaire ici. On donne lundi une fête pour la naissance de la Reine, qui coûte 60 000 livres de France, la Reine y dansera un quadrille qui doit représenter Statira aux pieds d’Alexandre ; il y a 2 000 billets de donnés et cela durera toute la nuit. J’ai bien perdu l’habitude de tout cela, et trois heures données à la toilette sont pour moi une chose nouvelle. Mais enfin j’irai et j’en suis curieuse ; je te le raconterai mardi. J’aurai été lundi, jour de l’arrivée de la poste, douze jours sans lettre de toi ; c’est la dernière fois, je l’espère, car, en me rapprochant, je me sentirai toujours plus de courage. En fait de nouvelles, je n’ai rien remarqué ici d’important qu’une indépendance d’opinions sous la protection d’un roi sage, tout autre que celle qu’on m’annonçait. Je t’assure que je ne serais, si je parlais, en discordai avec personne.

Il est sûr que Pichegru était le 13 janvier en Angleterre, mais comme six malles manquent, il est impossible de savoir rien de plus ni rien de certain sur la maladie du Roi. Quel malheur pour l’Angleterre que cette maladie en ce moment-ci ! Il parait que la Prusse ne veut pas d’alliance avec la France et que la dernière affaire avec Moreau n’a pas nui à cette résolution. M. Brustheim, associé de M. Schickler, a eu les larmes aux yeux en voyant ton écriture. « Comme il s’est conduit généreusement avec M. Winckelmann, m’a-t-il dit, mais avec qui ne se conduit-il pas ainsi, » à Leipsick, partout, on me prononce ton nom avec un sentiment de respect et d’admiration.

Mme de Staël avait donc été régulièrement introduite et invitée à la Cour. Nous n’avons plus maintenant qu’à lui laisser conter, avec sa vivacité coutumière, l’accueil qui lui fut fait. On verra que cet accueil ne se ressentit point « de la mesure dans l’empressement » que faisait prévoir le timoré chambellan :