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VIII. — L’IMPOT PROGRESSIF ET LE COLLECTIVISME

C’est bien dans une voie révolutionnaire, en ce pays à tendances démagogiques qu’est la France, que le Parlement s’engagerait s’il donnait force de loi, quelles que fussent les atténuations qu’il prétendrait y apporter, au projet d’impôt sur le revenu de M. Caillaux ou à celui de M. René Renoult ou à tout autre, comportant la déclaration du contribuable ou la taxation administrative sans bases réelles certaines et sans coefficiens précis.

Le grand meneur du socialisme en ce pays, M. Jaurès, ne cesse de réclamer que l’on dresse le cadastre des fortunes, que l’on établisse le cahier fiscal, la fiche financière officielle de chaque citoyen. Une centaine de députés socialistes unifiés, c’est-à-dire, somme toute, tenans consciens ou inconsciens du collectivisme, l’appuient dans cette prétention : c’est, à l’heure présente, le but principal de leurs efforts. Ils veulent créer l’instrument de dépossession, de confiscation. En réalité, c’est de l’établissement, par une voie détournée et par des étapes graduelles, du collectivisme qu’il s’agit.

Et ce n’est pas nous qui nous exprimons ainsi. Nous ne faisons que reproduire une déclaration formelle, d’une suprême netteté, du principal théoricien collectiviste existant à l’heure présente, le plus fidèle dépositaire de la pensée de Karl Marx, M. Kautsky. Ce publiciste et cet agitateur allemand fait, au point de vue de la réalisation du collectivisme, un parallèle frappant entre la confiscation immédiate et l’impôt progressif sur le revenu ou sur les successions ; voici l’édifiante conclusion de ce parallèle :


La confiscation directe, écrit M. Kautsky, se ferait promptement, tout d’un coup, tandis que la confiscation par l’impôt permet d’arriver à la suppression de la propriété capitaliste par un lent processus, dont le mouvement s’accentuera à mesure que la nouvelle organisation se consolidera et manifestera ses heureux effets. Elle permettra de faire durer cette confiscation des dizaines d’années, de sorte qu’elle ne deviendra pleinement efficace que pour la génération nouvelle qui aura grandi dans ce nouvel état de choses, et à qui on aura appris à ne plus compter sur le capital et les intérêts. La confiscation perd ainsi ce qu’elle a de pénible ; on s’y habituera, elle paraîtra moins douloureuse. Plus la conquête du pouvoir politique par le prolétariat se fera pacifiquement, plus solidement ce pouvoir sera organisé, plus il sera éclairé et plus on pourra s’attendre à ce que la