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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/459

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débordante de joie, qui battait des mains à ce comique si simple, si copieux et si dru, et saluait au passage ces figures marquées d’un trait si vraiment définitif. Au milieu de tous ces spectateurs inconnus, on se sentait en pays de connaissance, entre gens qui ont même tour d’esprit, parlent la même langue, admirent les mêmes choses. C’était une fête du goût français. Musset, — ou Donnay, à défaut de lui, — aurait pu venir : il n’aurait pas perdu sa soirée.


Et je voudrais dire au moins quelques mots de cette représentation de Psyché qui fut la dernière et probablement la plus artistique des mises en scène où se complaisait M. Antoine. Ce fut un enchantement et pour beaucoup une révélation. Il y a toute une partie du théâtre de Molière qu’on ne joue plus et dont nous faisons tort à son génie. Dans une excellente étude consacrée aux Comédies-ballets de Molière [1], M. Maurice Pellisson réclame contre cet oubli ou ce mépris. Car un préjugé longtemps accrédité nous a fait dédaigner ces divertissemens que Molière composait pour les fêtes de la Cour. Par un anachronisme superbement démocratique, nous avons souffert pour le pauvre grand homme obligé de se ravaler au rôle d’amuseur du Roi, et nous n’avons pas douté que sa fierté n’en ait frémi ! Enfin, nous avons plaint le poète réduit à travailler sur commande et dans la hâte, entre le machiniste et le décorateur…

La vérité, telle que la rétablit M. Pellisson, est tout autre. Il n’y a guère de doute que Molière ait pris plaisir à exécuter ces commandes que lui faisait le Roi. Elles lui étaient largement payées, ce qui, en aucun temps, n’a été pour un homme de théâtre une considération accessoire. On jouait devant un parterre de grands seigneurs et de grandes dames ; on était assuré de plaire au Roi, connaisseur en musique et danseur émérite. Molière, qui dans la vie privée aimait à s’entourer de belles choses, était heureux, comme directeur de troupe, de produire ses œuvres et ses acteurs dans le cadre magnifique que formaient les palais et les jardins de Versailles, de Chambord et de Saint-Germain. Il avait la joie de voir admirablement montées les pièces qu’il donnait pour les fêtes de la cour : on ne regardait pas à la dépense. Pour les Amans magnifiques, représentés à Saint-Germain, il reçut 43 000 livres ; pour le Bourgeois gentilhomme à Chambord, 50 000 livres. A Molière comédien les comédies-ballets donnaient l’occasion d’employer certains de ses talens dont lui-même ne faisait pas fi ; il chantait

  1. Maurice Pellisson, Les Comédies-ballets de Molière, 1 vol. in-12 (Hachette).