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pièces sont pareillement en deux actes, que l’action y est rapide, le dialogue haché et que les personnages s’y prennent à la gorge. Mais il y a, entre l’une et l’autre, une différence essentielle. L’Enigme est une tragédie d’intrigue, où tout le pathétique est dans la situation et qui pose uniquement ce problème : laquelle des deux ? J’imagine que la dramatique aventure des frères Gourgiran s’est présentée à l’esprit de M. Hervieu comme une devinette irritante et très propre à secouer les nerfs du spectateur. Quand nous avons constaté que des deux femmes qui vivent sous le même toit, dans l’antique rendez-vous de chasse et d’amour, la plus modeste, la plus réservée, la plus sage en ses propos, est aussi bien la plus dévergondée en sa conduite, notre curiosité est satisfaite et nous ne pensons pas plus loin : la seule question engagée était une question de fait. Dans le Destin est maître, l’auteur n’est pas parti d’un fait, mais d’une idée. Toute sa pièce n’est qu’un « cas » destiné à illustrer une vérité ou un paradoxe ; tout y est combiné en vue d’une démonstration. Ne prononçons pas le mot de pièce à thèse, qui n’est plus en usage ; mais disons que le Destin est maître est une « espèce dramatique » imaginée par un moraliste, à qui d’ailleurs la morale établie inspire de la méfiance.

Nous sommes à la campagne, chez les Béreuil. Ceux-ci figurent en bonne place parmi les heureux du monde. Mariés par amour, ils ont eu deux enfans, garçon et fille, qui sont devenus de première force au tennis. Elle est toujours jeune, charmante, désirable. Lui fait de grandes affaires. Ils sont riches et très estimés dans le voisinage. Un de ces intérieurs comme il y en a quelques-uns et qui semblent une oasis dans notre vallée de larmes… » Et nous voilà fixés. Nous connaissons nos auteurs : quand ils nous présentent une de ces images de la félicité parfaite, c’est qu’ils tiennent en réserve et s’apprêtent à déchaîner tous les malheurs. Le fait est que nous sentons planer des menaces dans l’air et s’accumuler à l’horizon des nuages qui se rapprochent et noircissent à vue d’œil. Juliane Béreuil a un frère, Séverin, dont j’oserai dire que c’est un frère comme on en voit peu. Entièrement dévoué à sa sœur, dévoué jusqu’au sacrifice et jusqu’à la bourse, il a jadis renoncé à une partie de son patrimoine pour lui permettre d’épouser Gaétan Béreuil dont elle était follement éprise, et qui sans doute l’aimait, lui aussi, mais était de ceux qui ne perdent pas la tête et savent le prix auquel il convient de coter l’honneur de leur union. Depuis lors, Séverin n’a cessé de veiller sur le bonheur de sa sœur. Il s’est installé dans la maison, où il fait office de génie tutélaire et de gendarme. Certes, il témoigne d’une sympathie médiocre pour le mari