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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/440

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pensez-vous. Peut-être, mais ils le seront moins que nous. Un contemporain regardant des figures contemporaines, ce sont les dissemblances qui les frappent ; celui qui vient plus tard, ce sont les ressemblances. L’homme d’une génération nouvelle qui se trouve brusquement en face d’une génération disparue, c’est le voyageur qui débarque dans un pays lointain et inconnu. Il découvre, tout de suite, à toutes les figures qu’il rencontre, un trait commun, un air de famille, une manière de se tenir ou de se mouvoir qui le frappe par sa nouveauté et son universalité. Ce visiteur, que nous imaginons, qui n’est pas né encore, mais qui viendra devant nos portraits, aura, sans doute, celte impression d’uniformité, que nous y cherchons, en vain, aujourd’hui. Même ignorant, même illettré, il y verra quelque chose d’insolite, de caractérisé, que nous n’y voyons pas.

De fait, tous ces portraits se ressemblent en un point : ils sont inoccupés, las, les bras pendans ou languissamment repliés, les mains sont entr’ouvertes et ne tiennent rien, les cous sont nus et longs, les bras sont nus, les grandes lignes du vêtement sont croulantes et tombantes, les coiffures simples ; il n’y a pas de bijoux ou très peu. Les plis accompagnent et soulignent la chute des bras, tendent vers le sol. Aucun geste ne se projette, ni ne se profile. La toilette tient peu de place. L’altitude, ou ce qu’on nommait autrefois « la pose, » est réduite à rien. On pourra tirer de là, le diagnostic d’une extrême modestie ou, peut-être, d’un orgueil extrême. Ce sont des portraits d’intellectuelles, dédaigneuses des faciles triomphes du décor et de la mise en scène : le raffinement de la simplicité.

Je parle des portraits de jeunes femmes. Il est bien remarquable, en effet, que les portraits âgés n’ont point la même nonchalance, ni celui de Lady Vantage, par M. Laszlo (salle XX), ni celui de Mme Henri Germain, par M. Jacques Blanche (salle VIII). Ce dernier sera certainement consulté, dans l’avenir, comme un des plus beaux que notre temps aura laissés. L’harmonie des noirs, des jaunes, des violets couleur de pensée, des rouges, est admirable. On le consultera encore pour autre chose : pour illustrer ce que l’on trouvera dans les gazettes et peut-être dans les Mémoires sur les salons de notre temps. C’est un singulier hasard que de tant de femmes célèbres par leur esprit et par l’esprit des autres, c’est-à-dire par leurs salons, notre temps ne laisse à l’avenir aucun portrait vraiment révélateur. On en a