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les massacres du dimanche continuaient le lundi, jour fixé pour le déjeuner. De plus, en décommandant une fête annoncée depuis si longtemps, on aurait peut-être fort alarmé le public qui, déjà, l’était passablement. Il fut donc décidé qu’on laisserait les portes de l’hôtel, comme jadis, ouvertes, que tout serait préparé en conséquence, au risque même de n’avoir personne.

Mais, dès une heure et demie, tandis qu’ordinairement on n’arrive qu’à deux heures, toutes les rues étaient déjà remplies de voitures qui nous arrivaient de tous les quartiers élégans de Paris. Tout ce monde, pimpant.et parfumé, descendait devant notre hôtel. C’est à peine si l’on parlait de l’émeute et, cependant, les fleurs qui devaient garnir la galerie avaient manqué, parce que le marché était envahi par la troupe de ligne ; au lieu de fleurs, on n’y voyait que des canons et des obus.

Les plus timorées de nos dames arrivèrent à quatre heures, au moment où les insurgés étaient complètement battus et dispersés. Le déjeuner a duré jusqu’à huit heures et demie. Nous avons dîné à neuf heures et, à onze heures, je suis allé prendre Mme de Landberg, sœur du comte Hatzfeld, pour la présenter chez la marquise de Bartillat où devait avoir lieu un souper très élégant. J’y suis resté jusqu’à une heure, puis je me suis rendu à un autre souper, chez la comtesse Leroideville, à laquelle j’avais aussi promis de venir : il était cinq heures du matin, je crois, lorsque je suis rentré chez moi.

Depuis, les fêtes continuent. Ce sont deux et trois petits bals par jour, des dîners, des parties à la campagne, des courses à Chantilly. En un mot, on ne tient aucun compte des dangers qui nous entourent. Jamais, en effet, les émeutes n’auront eu un caractère plus sanglant que cette fois : messieurs les émeutiers tuaient les officiers et les soldats qu’ils faisaient prisonniers, ils se promenaient dans les rues par groupes de dix ou quinze, avec des fusils de chasse et, sans mot dire, tiraient sur les passans comme sur du gibier. Heureusement qu’une seule section s’est levée, celle qu’on appelle des Quatre-Saisons ; les autres se sont abstenues et il y en a douze, autant que d’arrondissemens. Si les onze autres avaient pris les armes, les pires événemens étaient à redouter.

Demain, il y a grand bal chez lady Granville en l’honneur de la reine d’Angleterre : toutes les femmes sont invitées à venir vêtues de rose et de blanc, les vieilles en blanc avec un bouquet