Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/404

Cette page n’a pas encore été corrigée


n’a pu avoir la majorité dans la Chambre qui vient d’être dissoute, ses successeurs l’auront bien moins dans celle-ci. Telle est la position qui résulte de la monstrueuse alliance du parti conservateur avec la gauche et les légitimistes. La coalition se trouve aujourd’hui débordée par la gauche. Celle-ci, arrivant au pouvoir, fait, nécessairement, ses conditions à la royauté. La royauté défend ses prérogatives constitutionnelles et se trouve soutenue, sur ce point, par le parti doctrinaire. Autant dire que les alliés d’hier ne s’entendent plus et un ministère composé de leurs chefs devient impossible. L’ancien ministère n’avait pas la majorité, un ministère doctrinaire pur ne l’aurait pas non plus et le centre gauche, qui l’aurait peut-être, est impossible à son tour parce qu’il exige trop de concessions du pouvoir royal. Louis-Philippe se trouve donc dans une très fâcheuse situation : il charge tantôt le maréchal Soult, tantôt le duc de Broglie, tantôt Thiers de lui former un ministère, mais ils n’y parviennent pas, faute d’entente. La Chambre est ajournée, et le Roi a chargé Guizot de la formation d’un Cabinet.


23 mai. — Nous avons eu d’horribles massacres dans les rues de Paris [1], et je crains bien qu’on n’en voie encore. Paris et les Parisiens resteront toujours les mêmes, avides de plaisirs : au milieu de toutes les horreurs qui se passent dans les rues, l’on a dansé chez nous et chez d’autres ; on se battait encore le lundi et, malgré cela, nos salons étaient combles, près de mille personnes y circulaient, mangeaient, dansaient.

Notre position a été assez désagréable, à cette occasion, car, d’un côté, il n’y avait pas la possibilité de faire dire à deux mille personnes qu’il n’y aurait point de déjeuner dansant et, de l’autre, il nous paraissait probable que personne ne viendrait si

  1. L’insurrection des 12 et 13 mai. Barbès, Blanqui et autres, à la tête de quelques centaines d’hommes, essayèrent, mais en vain, de soulever Paris. La tentative échoua, non, malheureusement, sans qu’il y eût du sang versé. L’affaire se dénoua devant la Cour des pairs.Barbès fut condamné à mort et ses complices à des peines graduées. La sienne fut commuée par le Roi en celle des travaux forcés à perpétuité. On sait que Victor Hugo contribua à faire obtenir cette grâce au condamné en la sollicitant au nom de la princesse Marie, qui venait de mourir, et du Comte de Paris, qui venait de naître. Il écrivit au Roi :

    Par votre ange envolé ainsi qu’une colombe,
    Par ce royal enfant, doux et frêle roseau,
    Grâce encore une fois, grâce au nom de la tombe,
    Grâce au nom du berceau !