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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/393

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être admirable ; il réussit, par endroits, à se faire admirer ; l’émotion est nulle. La nature nous apparaît : tout se pénètre de grandeur, de noblesse héroïque. Derrière les torsions des deux lutteurs, le poète fait apercevoir la plaine de la Grau, la mer à l’horizon, la mélancolie du soleil qui sombre, et la lutte produit l’effet d’une bataille de géans. Quand le revirement dramatique, si poignant et si effroyable, s’accomplit, quand Ourrias, à qui Vincent vient de faire merci, reparaît, mais en assassin, et court trouer la poitrine de son rival des pointes du trident de fer, le témoin éternel est là, pour assister à l’odieux forfait, pour lui donner la majesté suprême : « Le pauvre vannier roule de son long — et l’herbe ploie, ensanglantée, — et de ses jambes souillées de terre — les fourmis des champs font déjà leur chemin. » Mais c’est la même lumière décroissante qui éclaire de ses tons divins ce spectacle d’horreur : « La Crau était tranquille et muette. — Au loin, son étendue — se perdait dans la mer, et la mer dans l’air bleu ; — les cygnes, les macreuses lustrées, — les flamans, aux ailes de feu — venaient, de la clarté mourante, — saluer, le long des étangs, les belles et dernières lueurs. » De pareilles beautés feront vivre le poème de Mirèio autant que ces ouvrages des anciens, qu’il rappelle, et qu’en ces endroits, il égale.

Si notre Fénelon ou si l’Anglais Landor étaient encore de ce monde, ces auteurs de conversations imaginaires feraient sans doute recevoir Mistral aux champs élyséens par Théocrite et par Virgile, et nous entendrions s’entretenir sur la jeunesse ou sur l’amour ces trois ombres courtoises de poètes passionnés, qui furent des lettrés infiniment subtils, et louèrent la vie rustique.)


ERNEST DUPUY