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importun entre le jugement du lecteur et l’une des pages les plus passionnées de la poésie ! « O Magali, ma tant amado, » commence Nore, dans le poème, et « l’ouvrage » des jeunes filles redouble « de gaieté de cœur, » et, au refrain, comme après une cigale qui chante seule les autres cigales reprennent en chœur, ainsi font-elles. Plus que partout ailleurs, le texte est nécessaire ici pour goûter l’art subtil et pénétrant de cette donnée populaire. Les métamorphoses se suivent : l’anguille de roche et le pêcheur, l’oiseau de l’air et l’oiseleur qui tendra ses lacets parmi « l’herbe fleurie, » la pâquerette et l’eau limpide, le nuage et le vent de mer, le grand soleil et le lézard vert, buvant la lumière, la pleine lune et la brume de nuit, la rose et le papillon, l’écorce du chêne et le lierre, la nonne au monastère de Saint-Biaise et le confesseur… Mais, à ce mot, « les femmes sursautèrent, — les cocons roux tombèrent des mains, — et elles criaient a Nore : O dis, dis ensuite — ce qu’elle fit, étant nonnain, — Magali, qui déjà, pauvrette, — s’était faite rouvre et fleurette — lune, soleil, nuage, herbe, oiselet, poisson… — De la chanson, reprit Nore, — je vais vous chanter ce qui reste, » — et elle fait encore attendre cette fin, pour exciter au plus haut point la curiosité ardente.

Nous saisirons sur le fait, et comme dans l’effort de l’atelier, tout ce travail d’adaptation et d’invention, si nous relisons, au chant VIII, le délicieux récit de la rencontre d’Andreloun, le petit garçon, fils d’un pêcheur du Rhône. Mireille, désespérée, a fui la maison maternelle. Dans sa course errante à travers la Crau « immense et pierreuse, » elle a vu, elle a entendu, après les bergers de son père, les cigales, les lézards gris, les mantes-prie-Dieu, les papillons : ils n’ont pas su la détourner de s’en aller, comme une folle, rouler à travers les cailloux, « par un soleil qui, sur les collines, fait danser les genévriers et les galets. » Elle arrive, mourant de soif, a une margelle de puits, dont elle a vu, de loin, « étinceler la dalle. » Elle a franchi, « comme le martinet qui traverse une ondée » l’espace « de braise, » qui l’en séparait.

Auprès de ce vieux puits, garni de lierre, un « petit drôle, » un « drouloun, » savoure, en jouant « sous l’auge, le très peu d’ombre qu’elle abrite, » et il surveille son panier, plein de limaçons blancs. Il les prend, un à un, dans sa main brune, et il leur psalmodie l’incantation enfantine : « Escargot nonnain —