Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/387

Cette page n’a pas encore été corrigée


salut provençal : « Dieu vous le donne ! » et par ce geste qui en dit plus : elle met « le crochet à son fuseau. » Elle les sert allègrement, quand ils sont attablés avec les gens de la maison. Au moment de « trinquer, » à la fin du repas, on presse Meste Ambrôsi de chanter. Il s’excuse sur son grand âge, sur sa voix "brisée : « Li mirau soun creba, » (les miroirs sont crevés). Ces miroirs sont les deux membranes que les cigales portent sous l’abdomen, et dont le frottement continu fait la chanson, tant célébrée. Rien qu’en laissant tomber cette métaphore vulgaire, le vagabond est poète excellent. Et Meste Ramon l’est aussi, sans le vouloir davantage, lorsque, de sa voix assez rude, il appelle au repas les deux vanniers, et leur fait observer, d’un air grognon, qu’il est grand temps de laisser « la corbeille » et que les « étoiles » sont là : « An ! laissas dounc la canestellol — Vesès pas naisse lis estello ?… »

Nous entendons enfin cette légende héroïque du Baile Sufren du bailli de Suffren, « qui sur mer commande. » Il faut relire ce récit de bataille navale, si vivant, et sa mélancolique conclusion, où passe l’âme populaire : « O notre amiral, ta parole est franche, — avons-nous repris, le roi t’entendra. — Mais, pauvres marins, pour nous qu’en sera ? — Avons tout quitté, le logis et l’anse — pour courir en guerre et pour l’épauler, — et tu vois pourtant que le pain nous manque. — Mais si tu t’en vas, là-haut, souviens-t’en, — pendant qu’on s’incline à ton beau passage : — rien ne t’aime tant que ton équipage. — Car, ô bon Suffren, si nous le pouvions, — avant de rentrer dans notre village, — roi te porterions, sur le bout du doigt. » Cette invention, fière et tendre, d’un « Martegal » (marin de Martigues), Mistral l’a embellie et ennoblie, mais il ne l’a pas altérée ; il en sait trop le prix, et il le dit, dans un commentaire charmant : « Et voilà quand Marthe filait, — Les chansons qu’alors on chantait. — Elles étaient belles, garçons, et traînaient en longueur. — L’air s’est fait un peu vieux : Qu’importe ? » La vérité, c’est que, pour ces soixante-dix vers, placés dans la bouche du vieil Ambroise, on donnerait bien des volumes de rimes.

Oserai-je faire allusion à la chanson de Magali ? Ah ! que ce duo de Mireille de Gounod, cet aimable duo pour voix de ténor léger et de mezzo-soprano, qui fut pendant si longtemps la ressource des leçons de chant, crée aujourd’hui un obstacle