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public resta plus froid que les amis, et Mistral fut troublé de ne pas retrouver les applaudissemens enthousiastes qui avaient accueilli le premier poème. Il eut la faiblesse, assez excusable, de s’en prendre au goût des « Français, » et de ne pas admettre, un seul moment, que lui-même eût pu se tromper. Il a écrit que les lecteurs reviendraient de leur étonnement, le jour où ils seraient capables d’admirer la force au même titre que la douceur. Et c’est bien, semble-t-il, cette sorte d’ascension depuis les effets gracieux jusqu’aux effets d’extrême vigueur que, de Mireille à Calendal, Mistral avait cru accomplir. Mais il ne suffit pas, en poésie, en art, pour se trouver puissant, de vouloir l’être. Et ce n’est pas une raison, parce que l’on a su rythmer et moduler son chant d’amour, avec un grand bonheur, sur une cornemuse ou une flûte de roseau, pour qu’on soit assuré, lorsque l’on embouche un buccin, de faire retentir des accens d’épopée, à remuer, — comme disait Hugo, — « les os des morts. »

Quoi qu’il en soit, Mistral n’écrivit plus de grand poème, pendant quinze ans. On ne doit pas être trompé par la publication, en 1875, du volume Lis Isclo d’or. La plus grande partie des pièces de circonstance, des contes, des ballades, des odelettes, des élégies, des légendes, dont ce recueil des Iles d’or est composé, sont antérieurs à 1867, qui est l’année de Calendau. Seuls, les sirventes furent faits, en majorité, entre 1867 et 1872, et, avec eux, trois ou quatre morceaux admirables, Lou Porto aigo (le Porteur d’eau), La Reino Jano (la Reine Jeanne), ode antérieure au drame de ce nom, Lou Tambour d’Arcolo (le Tambour d’Arcole), la plus célèbre peut-être des compositions lyriques du poète, et Lou Blad de Luno (le Blé de lune) [1], l’œuvre la moins traduisible du recueil, la plus propre à donner, dans la couleur et la saveur du texte, l’idée de l’invention verbale et des ressources prosodiques ou rythmiques du virtuose provençal. Qu’on en juge par le refrain et la première strophe : « La luno barbano — debano — de lano. — S’énténd péralin — l’aigo que laléjo — é bataréléjo — darriè lou moulin. » (La lune spectrale — dévide — la laine. — On entend au loin — l’eau qui caquette — et claquette — derrière le moulin.) Cette

  1. Cette image, le Blé de lune, désigne, dit Mistral lui-même, « les larcins amoureux. » Le sens de l’expression populaire « faire de blad de luno » est ; u dérober du blé à ses parens à la clarté de la lune. »