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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/359

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Weimar, ce 23 février.

Ah ! cher ami, j’ai ta lettre, j’ai deux lettres de toi ; ce que j’avais souffert depuis lundi était si cruel que je me suis trouvée mal en recevant ces lettres que j’avais obtenues à onze heures du soir parce que le bon directeur de la poste avait veillé pour moi. Je comprends que ta fièvre a été cause que, le mardi matin, tu n’as pas envoyé ta lettre et la privation de cette lettre et l’écriture de Mlle Geffroy, tout cela m’a bouleversée à un degré qui menaçait ma tête et j’ai senti positivement que je mourrais dans les convulsions les plus douloureuses si j’étais inquiète de toi, loin de toi. — Il faut donc que je te demande deux choses : l’une de m’écrire si tu ne te sentais pas parfaitement bien, à l’instant même où ta parfaite sagacité qui s’applique à tout te ferait connaître que ta santé a souffert un changement quelconque. Après un mois passé à Berlin, je n’ai plus de raison politique pour rester en Allemagne. Je m’y plais assez, j’y gagne assez de nouvelles idées pour moi et de nouvelles connaissances pour mon fils, pour être bien aise d’y passer encore trois mois. Mais cette fantaisie comparée à ma vie, à plus que ma vie, à un supplice comme la terre n’en fournit pas, ce serait en toi la plus bizarre combinaison, la plus fausse délicatesse. Enfin je n’ai pas de termes pour cela. Il faut qu’il y ait quelque chose entre ton cœur et le mien qui te dise ce que je sens. Je sais que tu m’aimes ; je sais que tu es beaucoup moins susceptible de distraction que moi, mais je crois pouvoir te dire avec vérité que tu n’as pas passé trois jours en ta vie comme les trois jours que je viens de passer. Il faut voir la véhémence de mon caractère ; il faut voir mes défauts pour souffrir comme je souffre, car tu n’as pas mes défauts, tu n’as aucun reproche à te faire, tu n’as pas des serpens dans le cœur ; je te dis tout cela pour appeler tous les scrupules de ta conscience sur ta santé et sur ce que tu m’en écris. Certainement, tu n’es pas un homme qui fût bien aise d’entraîner après soi sa famille, et j’ai la plus complète assurance que je mourrais, si tu étais sérieusement malade loin de moi. Je disais à Benjamin, dans ces trois jours, que j’avais l’imagination la plus vagabonde et le cœur le plus concentré, et il me disait aussi que mon besoin de distractions était en contraste avec ma nature sensible ; cela est vrai, mais comme cela est ainsi, c’est à ta bonté divine à me protéger. Laisse-moi courir si tu te sens à merveille ; rappelle-moi à l’instant où tu douterais de ta force. Ce n’est pas tout encore ; j’écris à mon cousin pour lui demander de m’envoyer un courrier à Berlin, si tu étais jamais vraiment malade ; un courrier irait en huit jours de Berlin à Genève. Ce moyen-ci, j’espère qu’il ne sera jamais employé, mais il me faut pourtant la certitude qu’on y aurait recours. Folie ou non, il y a des choses impérieuses dans notre nature auxquelles il faut céder. Tu aurais été content du bon Auguste, si tu avais vu son émotion. Tu aurais été aussi content de la petite qui se mettait à genoux devant moi et me promettait de bonnes nouvelles avec une petite dignité d’oracle que je respectais alors et qui me fait rire à présent. Mes gens d’eux-mêmes couraient les rues de Weimar pour voir arriver le courrier ; enfin tu inspires a chacun ce que chacun est capable de sentir. Au reste, j’ai fait vœu, pendant ces trois