Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/333

Cette page n’a pas encore été corrigée


le verra se lever sur la mer… et ce jour-là, il ne se doutera pas qu’il a traversé l’Afrique.

Après un instant de silence, Castellani m’avoue timidement :

— Je ne suis pas beaucoup plus avancé que Moussa. Vraiment nous traversons l’Afrique ? J’ai pris tout ce que le capitaine Marchand me conseillait d’emporter, j’ai tout mis dans mes deux cantines et mon tonnelet, je supposais même que ce dernier était destiné à contenir ma provision d’eau dans le désert…

— Mais puisqu’il est étanche, justement pour empêcher l’eau d’y entrer !

— Ma foi, je ne savais pas. Je m’imaginais qu’en Afrique il n’y avait que du sable, et des palmiers de temps en temps ; et puis, je vous le répète, j’ignorais où nous allions. Quand j’ai lu, au magasin général des colonies, la marque C. N. apposée sur tous nos colis, j’ai demandé aux emballeurs la signification de ces lettres cabalistiques. Ils m’ont regardé avec pitié et m’ont répondu : « Congo-Nil, monsieur ! » J’ai fait : C’est vrai ; tout en ne comprenant rien du tout. Réellement, nous allons au Nil ?

— C’est l’exacte vérité. Les Anglais ont entamé leur marche vers Khartoum ; de notre côté, nous marchons sur Fachoda. Il s’agit d’arriver avant eux. Voilà tout.

Castellani joyeux se frotte les mains. Il se voit déjà au Nil. Quant aux difficultés que nous rencontrerons, elles ne l’inquiètent pas ; je le soupçonne même de ne pas y croire, car il ne croit plus à rien de tout ce qu’il a entendu raconter sur ce pays. Il possède, vis-à-vis de l’Afrique, un état d’âme pareil à celui de Tartarin, qui, dans sa célèbre ascension des Alpes, s’attendait à trouver, au fond des précipices, des restaurans et de confortables hôtels. Il ne va pas jusqu’à dire que l’Afrique est truquée, mais il accuse les récits des voyageurs d’être faux.

Deux faits l’ont conduit à ce degré de scepticisme. A l’escale de Konakry, il est descendu à terre et a eu une entrevue avec le docteur Maclaud. Il l’a aussitôt questionné sur la fièvre. Maclaud est humoriste, à ses momens perdus ; peut-être aussi appartient-il à l’école qui nie les bienfaits du sulfate de quinine ? Toujours est-il qu’il répondit gravement à son interlocuteur :

— La fièvre ? Je ne comprends pas…

— Mais cependant, docteur, reprit Castellani, il paraît que c’est terrible, et qu’on en meurt souvent.