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mon moi, j’ai mon esprit, mon indépendance, ma hardiesse, voilà ce que je lie, ce que je vous offre. Propositum adolescentiæ meæ. Guyomar, Liart, quand causerons-nous ensemble de nos propositions ? Vérité, vérité, je me suis attaché à toi dès mon enfance. Puissé-je souffrir pour toi, pour te prouver combien je t’aime ! Dominus pars…, Mon Dieu ! quelle douceur vous avez cachée en ces paroles, comme elles pénètrent ! Quam bonus Israël Deus his qui recto sunt corde. On me proposerait la plus délicieuse position, la plus conforme à mes souhaits, que je dirais encore : Dominus pars… Jésus, celui qui a fait l’Évangile, voilà mon partage. Hæreditas mea præclara est mihi. Mon cher ami Guyomar, j’ai fait ce que tu désirais tant faire, ce que tu étais plus digne que moi de faire. Souviens-toi de notre jeune temps, c’est toi qui me fis aimer la vertu, oh ! oui, tu vis encore, jamais je ne me résoudrai à croire le contraire. Je t’ai senti encore me parler. Pauvre ami, comme je t’ai été infidèle, comme il y a eu des orages dans mon esprit depuis nos entretiens d’autrefois ! Très Sainte Vierge, qui avez été notre Mère commune, et sous les auspices de qui s’est formée notre amitié, gardez-moi, car je suis perdu, si je suis abandonné à moi-même. Mon Dieu ! ne permettez pas que rien me dépouille jamais des sentimens élevés et de l’amour du vrai qu’il vous a plu de mettre dans mon cœur. C’est le christianisme qui m’a fait ce que je suis : n’aurait-il été pour moi qu’un pédagogue d’enfant ? Je me donne, je me consacre à lui. Hodie privilegia clericalia sortiti estis. Privilzgia clericalia, c’est-à-dire se faire moquer, huer et pis peut-être ; tant mieux, cela prouve que cela est la vérité ; c’est là sa vraie condition parmi les hommes. Dominus pars hæreditatis meæ et calicis meit tu es qui restitues hæreditatem meam mihi. Vraiment, je remercie le bon Dieu des douceurs qu’il m’a données à cette réception de la tonsure ; elles ont été solides, senties, peu mélangées, et cependant je l’avais bien peu mérité, car vraiment j’avais fait une singulière retraite. Il est vrai que je cherchais le vrai de tout mon cœur. Je ne croyais pas que mon cœur roide fût flexible aux sentimens doux de la piété. Gratias Deo super inenarrabili dono ejus.


ERNEST RENAN.