Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/179

Cette page n’a pas encore été corrigée


attaqua les Serbes et les Grecs, il apparut que l’heure avait sonné. Ce ne furent pas seulement les ministres qui en eurent le sentiment : le peuple roumain tout entier fut traversé par un de ces courans électriques qui, à de certaines minutes, font battre tous les cœurs à l’unisson : la mobilisation fut décrétée le 20 juin (3 juillet de notre style) 1913. Il se présenta deux fois plus d’hommes que la loi n’en appelait. A la minute où les convocations étaient publiées, les réservistes se précipitaient à la gare la plus proche pour sauter dans le premier train en partance ; lorsqu’ils ne trouvaient pas de place dans les compartimens, ils se couchaient sur les toits des wagons : on en vit qui franchirent à pied des distances de 50 et de 100 kilomètres parce qu’ils n’avaient pas la patience d’attendre que leur tour vînt d’être transportés par chemin de fer. Un conducteur de tramway dans la capitale entend l’appel de sa classe ; il arrête sa voiture, descend de sa plate-forme et court à la caserne, en laissant le véhicule et les voyageurs ébahis en panne au milieu d’une place. Trois fils d’un vieux paysan viennent annoncer à leur père qu’ils partent pour l’armée : « Je vous bénis, mes enfans, leur répond-il, j’ai fait la campagne de 1877 : vous reviendrez sains et saufs, comme moi. » Dans une ferme voisine, l’aïeule voit tous ses petits-fils assemblés sur le seuil ; elle ne dit pas un mot, ne verse pas une larme : mais, quand ils sont sur la route, elle tombe évanouie.

En sept jours, les têtes de colonne roumaines avaient franchi le Danube, alors que l’attaché militaire autrichien assurait aux Bulgares que trois semaines au moins étaient nécessaires à l’opération. Le général Boteano, ancien élève de nos écoles militaires, avait, en sept heures, jeté sur le fleuve un premier pont de bateaux sur lequel passa l’avant-garde. C’était le moment où le sous-chef de l’état-major général de l’armée roumaine, le colonel Christesco, ancien élève de notre école supérieure de guerre et imbu de ses principes, détaché au quartier général des Serbes, encourageait ceux-ci à reprendre l’offensive et à attaquer sur tout le front les Bulgares, de façon à permettre à la mobilisation roumaine de se faire sans être inquiétée. On sait le reste. Les Bulgares, voyant s’avancer sur eux une armée de 500 000 hommes, comprirent à quel danger mortel ils étaient exposés. Ils traitèrent, et cédèrent la portion de territoire que les Roumains ont nommée le quadrilatère et