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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/937

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Ce matin, après m’être informée de la santé du Roi auprès du Dr Willis, je lui ai demandé où je pourrais me promener sans crainte. « Au parc de Kew, — m’a-t-il répondu, — car le Roi compte rester à Richmond. » Sur quoi, profitant d’un moment de loisir, je suis sortie pour faire quelques pas dans le parc. J’avais déjà achevé près de la moitié de mon tour accoutumé lorsque soudain j’ai aperçu, entre les arbres, deux ou trois figures. Me fiant aux assurances du l)r Willis, j’ai supposé que c’étaient des jardiniers : mais un peu plus tard, me trouvant plus à découvert, j’ai taché à mieux voir, et voilà qu’il m’a semblé reconnaître la personne du Roi !

Épouvantée au-delà de toute expression, je me suis retournée et me suis mise à courir de toutes mes forces. Mais imaginez ma terreur lorsque j’ai entendu Sa Majesté elle-même m’appelant d’une voix rauque et perçante : « Miss Burney ! miss Burney ! » En vérité, j’étais prête à mourir. Je ne savais pas en quel état le malade pouvait se trouver, et j’avais la conviction que ma fuite, en tout cas, ne pourrait manquer de l’offenser profondément. Et cependant, je continuais à courir, trop terrifiée pour m’arrêter, avec l’espoir de découvrir un raccourci qui me permit d’atteindre le palais : car le fait est que le parc est rempli de petits labyrinthes. Et toujours les pas me poursuivaient, toujours la pauvre voix rauque retentissait dans mes oreilles ! Maintenant d’autres pas encore résonnaient derrière moi. Les gardiens, évidemment, s’efforçaient de rejoindre leur maître, tandis que le médecin lui criait de s’arrêter. Mon Dieu, comme j’ai couru ! Mes pieds n’avaient pas conscience de toucher le sol.

Mais voici que j’entends d’autres voix me crier : « Miss Burney. arrêtez-vous ! » Non, à aucun prix je ne pouvais m’y résigner ! « C’est le docteur Willis qui vous prie de vous arrêter ! — Je ne peux pas, je ne peux pas ! » ai-je répondu, tout en continuant de courir. « Il le faut, madame ! vous risquez de compromettre la santé du Roi ! »

Alors, enfin, je me suis arrêtée. — dans un état d’épouvante qui allait vraiment jusqu’à l’agonie. Je me suis retournée : j’ai vu que les deux médecins avaient réussi à s’emparer du Roi, et que plusieurs gardiens les avaient rejoints. Tous avaient ralenti le pas dès que j’avais cessé de courir. Pendant qu’ils approchaient, un peu de présence d’esprit m’est revenue, par miracle : je me suis dit que, pour apaiser la colère provoquée par ma fuite, il me fallait maintenant affecter un air plein de confiance. Si bien que j’ai regardé mes poursuivans avec toute la bravoure dont j’étais capable, m’efforçant seulement d’obliger les gardiens les plus proches à se ranger près de moi. Et lorsque le Roi n’était plus qu’à une dizaine de pas, il m’a crié : « Pourquoi vous sauviez-vous ainsi ? »

Bouleversée d’une question où je ne pouvais répondre, mais en même temps rassurée par l’accent affectueux de sa voix, je me suis enhardie à faire un pas en avant, et j’ai eu la joie de reconnaître, sur le visage du malade, toute sa bienveillance habituelle, encore que ses yeux conservassent manifestement quelque chose d’égaré. Mais représentez-vous ma surprise lorsque, tout d’un coup, je l’ai senti passer ses deux bras autour de mes épaules, et puis me baiser amicalement sur la joue ! »

Je ne sais pas comment j’ai réussi à me tenir debout, tant ma frayeur avait été vive lorsque je l’avais vu étendre les bras ! Involontairement,