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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/921

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Il dérobe le manuscrit du livre que prépare Laurent Bouguet, et qui devait être son testament philosophique, la Bible de l’humanité nouvelle. Il le jette au l’eu. Il achève d’en disperser sous nos yeux les derniers débris… Faut-il chercher à ce dernier épisode un sens abscons et croire qu’il y ait là dedans un soupçon de symbole ? L’art de M. Bataille est, par endroits, lyrique. Bouguet personnifierait la pensée, Blondel la passion. La vertu destructive de la passion ruinerait l’œuvre de la pensée. Peut-être…

Entre le deuxième et le troisième acte, la fureur de Blondel ne s’est pas apaisée. Bien au contraire. Et il s’est produit un fait des plus regrettables. Jusqu’ici tout s’était passé dans l’ombre, et sans témoins. L’Institut Claude Bernard lavait son linge sale en famille. Le scandale vient d’éclater publiquement. Blondel s’est porté à-des voies de fait sur Bouguet, en pleine Académie des sciences.

Tant de rage entre-t-il dans l’âme des savans ?

Vrai régal pour la badauderie et la malignité : toute la presse est en mouvement et les reporters se déchaînent. Mieux encore. Tandis que Mme Bouguet, anxieuse, attend son mari, et s’inquiète de ne pas le voir rentrer, celui-ci se bat avec Blondel : après le colletage, le duel. Le savant professeur qui sait tout, sauf l’escrime, est mortellement blessé et ne revient en scène que pour expirer sous nos yeux. Tout ce dernier acte est rempli par son agonie. Avec une belle énergie, il réglera le sort de chacun, lui tracera son devoir. Edwige repartira dans sa Hongrie qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Car c’est elle qui est la cause unique de tous ces désastres ; elle a fait de joli travail : nos complimens, mademoiselle ! Quant à Blondel, qui vient de le frapper à mort, et à Mme Bouguet qui ne peut voir en Blondel que l’assassin de son mari, voici la volonté suprême que leur signifie le savant. Qu’ils abdiquent leurs rancunes ! Eux seuls, par le travail en commun, peuvent achever l’œuvre commencée, la découverte du remède à une terrible maladie. Qu’ils franchissent la dernière étape ! Ainsi ils honoreront la mémoire de celui qui meurt au seuil de la terre promise, et ils témoigneront de leur culte pour la science qui ignore les passions des individus… Cette conclusion ne manque pas de grandeur, et tout l’acte, encore que par endroits il se traîne, a fait verser bien des larmes.

Telle est cette pièce qui, tout compte fait, ne diffère pas essentiellement des autres pièces de M. Bataille. Elle figurera en bonne place dans son théâtre, qu’elle continue, sans y apporter, comme on aurait