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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/913

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Non : car un contrariant leur individualisme, elle a exaspéré ceux d’entre eux qui étaient assez ancestraux pour ne pas pouvoir souffrir l’invention sociale et elle en a fait des brigands, des bandits et des assassins.

Oui ; car elle a créé les vertus de « bêtes de troupeau, » patience, labeur tranquille et tenace, obéissance aux autorités établies, quelles qu’elles fussent, ce qui est un bien, car, comme a dit Pascal, « le plus grand des biens, c’est la paix. »

Non ; car en créant des supérieurs et des inférieurs, elle a créé l’ambition, le désir d’être supérieur et ainsi, comme elle l’éteignait chez les uns, développé jusqu’à la fureur chez les autres ce même instinct sauvage, ce même instinct de rapine dont je parlais tout à l’heure, avec tout son cortège de procédés violens ou de procédés de fourberies : les ambitieux sont les bandits sociaux, les bandits qui ne sont pas en révolte contre l’état social, mais s’en servent pour assouvir leurs appétits.

Oui ; car elle a créé la vertu même, la vertu n’étant pas l’innocence, la vertu étant la résistance au vice qui peut se réaliser et l’innocence étant l’ignorance du vice, et l’innocence étant le privilège (ou à peu près) de l’état de nature et la vertu ne pouvant exister que dans l’état social.

Non ; car elle a créé le vice, en lui permettant, dans les grandes agglomérations, de se satisfaire, en lui donnant les occasions de se satisfaire, et, par les cruelles nécessités de la misère, en lui donnant une matière qu’il peut mettre en œuvre et une mine qu’il peut exploiter.

Oui ; car elle a créé la médiocrité protégée par les lois, vivant en sécurité et s’entretenant à peu de frais de pensées nobles, de lectures saines, de religion consolatrice et fortifiante, d’arts aimables et agréablement puérils.

Non ; car au-dessus (comme on dit) et au-dessous de cette médiocrité qui est le souverain bien, elle a créé la richesse et la misère qui sont également corruptrices.

Ainsi de suite et vous savez si l’on en peut dire long.

La société est donc une nécessité de l’histoire du genre humain qui n’a rien de vénérable, dont on peut dire tout le bien possible et tout le mal possible, qui a fait du mal et qui a fait du bien, qui a perverti l’homme et qui l’a amélioré, qui l’a changé en mieux, qui l’a changé en pire et dont il n’y a rien à affirmer si ce n’est qu’elle l’a changé.