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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/897

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1er mars 1871.

A sa mère.

Je reçois ta lettre du 24. Je l’attendais avec une grande impatience. J’avais tant insisté pour que vous restiez à Honfleur, malgré l’occupation, que je n’étais pas sans avoir à ce sujet quelques scrupules. Je vois que papa a tenu la conduite que je lui avais conseillée et qu’il s’en est bien trouvé. Heureusement que tout cela sera court : quand vous recevrez cette lettre, peut-être serez-vous bien près d’être délivrés.

La paix est bien dure. J’attendais qu’on prendrait plus de terre et moins d’argent.

Je ne puis te donner mon opinion sur les hommes et sur les choses d’ici : les correspondances sont encore trop peu sûres, et d’ailleurs cette opinion est nécessairement bien incertaine et bien mélangée.

Je ne sais pour combien de temps nous sommes ici, — on parle d’un retour prochain. Ce retour ne devrait pas t’inquiéter. On fait un tableau très exagéré de l’état sanitaire de Paris. L’état moral est autre chose ; j’en suis profondément dégoûté et je n’ai aucune envie d’y revenir. J’ignore du reste ce qu’on fera de moi ; il y aura de grands remue-ménage dans le ministère. Tu dois être tranquille là-dessus, je suis en mesure de choisir mon poste, si je dois être envoyé au dehors : ce ne sera donc jamais bien loin : la Suisse, la Hollande, le Danemark ou la Suède. Avant tout, je voudrais un congé. J’ai un immense désir de vous retrouver, la maison, le jardin, les arbres, le repos…

Parmi tant d’inquiétudes et d’ennuis, j’ai été très gâté dans ces derniers mois : j’ai vécu dans un milieu très intime, très uni, sans un mot aigre, sans une intention cachée, sinon dans l’accord complet, au moins dans le respect absolu des convictions. J’ai beaucoup appris, je t’assure, et si j’étais un peu indulgent déjà à toutes les choses simples et sincères, même bêtes, je le suis devenu bien davantage ; mais je suis devenu plus sévère aussi pour ce qui est sec, personnel et vaniteux, pour toutes les prétentions, cachées ou apparentes, les dénigremens et les jalousies. J’ai pris, avec plus de confiance en moi, moins de patience pour la sottise des autres. Tu me trouveras donc un peu plus sévère et moins timide que tu ne m’as laissé. Mais l’ami