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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/856

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connaissent pas la vie, ces créatures isolées, froides, qui voient d’un œil égal tout ce qui se meut dans la nature ! Elles regardent passer au travers d’une glace les événemens humains, les humains mêmes, et cette glace est sur leur cœur ! Mais, pour être éloignées de ce qui existe ici-bas, ne les croyez pas plus rapprochées de ce beau idéal que nous nous figurons dans une sphère plus élevée ! Non, non, leur imagination froide et muette ne voit rien ici, et ne désire rien ailleurs. Sans joie, sans douleur, sans espérance, elles tombent silencieusement dans le sépulcre, sans trouver ni mériter plus de souvenir que les pelletées de terre qui les couvrent ! Végétation humaine, essai manqué de créatures auxquelles le Tout-Puissant n’a daigné communiquer ni mouvement, ni âme, ni véritable vie !… Elles n’ont point aimé !… elles n’ont point vécu !… elles n’ont pas souffert !… elles n’ont point combattu, elles n’ont point triomphé, elles n’ont point succombé, elles ne connaissent ni le désir, ni l’ivresse des passions, ni le repentir ! elles n’ont point vécu, vous dis-je ! » Les héros d’Aimée de Coigny connaissent, eux, le désir, et « l’ivresse des passions ; » et cette ivresse, ils l’expriment souvent par des traits un peu vifs dont l’ardeur sensuelle éclate sous l’apprêt conventionnel du langage. Les tendresses les plus légitimes ont sur leurs lèvres l’accent de celles qui ne le sont pas. « L’époux aimé, l’amant de Louise, » voilà, par exemple, une formule qui revient plus d’une fois sous la plume de l’écrivain et qui ne traduit que trop bien les sentimens qu’il prête à ses personnages. A vrai dire, elle ne conçoit l’amour que sous la forme d’une passion déréglée, et presque d’une frénésie.

De tous ses personnages, celui qui réalise le plus complètement sa conception de l’amour, c’est Alvare. Celui-là est le héros romantique par excellence, le propre frère de René et d’Hernani. « Je vais bientôt partir, monsieur, dit Alvare, et j’emporte le regret d’avoir jeté le trouble dans votre âme. Une force aveugle, inexorable, s’est emparée de moi à ma naissance ; elle m’emporte, me trace irrévocablement le chemin que je dois suivre et m’oblige de lui obéir, malgré mes cris, mes plaintes, mes regrets ! Joignez-vous avec moi pour la détester, monsieur ; c’est elle qui me porte à blesser tous ceux que j’aime. Ah ! que mon désespoir vous désarme ; oncle de Louise, pardonnez-moi d’être malheureux… » « Être incompréhensible et fatal ! dit Théodora ; toi qui as mis le trouble parmi nous, qui peut-être y porteras la