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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/837

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fait ne nous empêche pas de reconnaître ce que vous avez fait [1]. »

Necker, crut devoir, le jour même, répondre à ce billet, et sa réponse éclaire d’un jour précieux ses sentimens intimes, en cette phase cruelle de sa vie : « Je suis bien sensible aux regrets que Madame me témoigne. Ce n’est pas sans un véritable déchirement, dont je ne serai pas de sitôt guéri, que j’ai quitté une administration où j’avais placé mon unique intérêt, et que je me suis séparé d’un maître dont les qualités personnelles m’avaient sensiblement attaché. Je croyais n’avoir demandé qu’une marque de confiance raisonnable, efficace, à mes yeux, au service du Roi, et que des attaques de toute espèce avaient rendue nécessaire. Mais, sans doute, je me trompais, puisque le Roi m’a refusé. Ce sera le malheur de ma vie, et je ne trouverai pas de consolations suffisantes dans le souvenir de tout ce que j’ai fait pour le servir, avec un absolu dévouement [2]… »


V

Cette mélancolie de Necker, ce regret de l’œuvre inachevée, c’est chez lui la note dominante dans les premières semaines. Quelques jours après sa retraite, en classant ses papiers, ses regards se portèrent sur les cahiers où se trouvaient, sommairement résumés, ses plans de réformes futures : suppression des gabelles, changemens dans le régime des douanes, extension à la France entière de son système d’administrations provinciales. Il ne put soutenir cette lecture : « Par un mouvement involontaire, il rejeta ces écrits loin de lui, se couvrit le front de ses mains ; des larmes coulèrent sur ses joues [3]. » A quelque temps de là, à l’heure du décès de Maurepas, survenu l’année même, des remords se mêlèrent à ces honorables regrets. Il se rappela le mot de son ami le marquis de Castries : « Nous ne vous demandons que six mois de patience ! » Avec plus de souplesse d’humeur, de facilité résignée, avec moins de hauteur surtout, peut-être aurait-il pu demeurer au pouvoir, jusqu’à l’instant prochain où la mort d’un octogénaire lui aurait laissé les mains libres…

  1. Lettre du 2 juin 1781. — Archives de Coppet.
  2. Lettre du 2 juin 1781, — Ibidem.
  3. Mémoires de Soulavie, tome IV.