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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/820

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cependant à arrêter l’abus, en faisant rayer la pension. Sainte-Foix, sur cette nouvelle, avait l’impudence de se plaindre ; plusieurs lettres de lui adressées à Necker demeuraient sans réponse. Alors, payant d’audace, il se présentait à l’audience du directeur général des finances et réitérait de vive voix sa singulière réclamation. La réponse de Necker fut celle qu’on imagine : non seulement, lui dit-il, il n’admettait pas sa demande, mais il « le jugeait redevable envers le Roi des 32 000 livres indûment perçues, » et il se proposait « de rendre compte de ce fait à Sa Majesté. » Sainte-Foix se retirait, plein de colère, ruminant une vengeance.

Voici ce qu’il imaginait : il s’associait sur l’heure à un sieur Bourboulon, ex-commis des finances congédié par Turgot, attaché, lui aussi, en qualité de « trésorier, » à la maison du Comte d’Artois [1], et ces deux personnages, vieux routiers dans leur profession, habiles à manœuvrer dans le dédale des comptes, rédigeaient en commun un examen critique du fameux Compte rendu qui faisait la gloire de Necker. Plus modérée de ton et partant plus habile que les autres libelles, cette brochure appuyait, avec un art perfide, sur les points faibles du rapport, signalait certaines omissions, relevait par endroits quelques erreurs de, chiffres, dont les auteurs tiraient parti pour généraliser, pour accuser Necker des plus graves inexactitudes et des pires falsifications. Ils terminaient par un défi jeté au directeur de réfuter leurs dires et de répondre à leurs imputations. Paris fut inondé des exemplaires de ce factum ; le Comte d’Artois lui-même « en distribuait à tout venant. » L’émotion redoubla lorsqu’on apprit que le sieur Bourboulon, sachant qu’on recherchait le rédacteur de cet écrit, resté jusqu’alors anonyme, s’était présenté hardiment chez le lieutenant de police et avait revendiqué la paternité de l’ouvrage. C’était montrer qu’il ne craignait point la Bastille, qu’un protecteur puissant lui assurait l’impunité.

Necker trouva, non sans raison, que l’audace était un peu forte et qu’une conduite si impudente était intolérable. On peut

  1. Ledit sieur Bourboulon était fait pour s’entendre avec le sieur de Sainte-Foix. Six ans après l’épisode que je rapporte ici, le « trésorier du Comte d’Artois, » à la suite d’une « banqueroute frauduleuse de quatre ou cinq millions, » était contraint de s’enfuir hors de France pour échapper à la Bastille. — Mémoires secrets de Bachaumont, 5 mars 1787.