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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/710

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passées : c’est que ce souvenir est devenu moins vif, moins précis, que nous avons, comme l’a montré Poincaré en des pages célèbres, perdu le sens de sa complexité. Pour un être infiniment parfait, les sensations passées seraient aussi actuelles que les présentes, et le temps n’existerait pas.

Pareillement, dans l’espace, nous ne distinguons les objets éloignés de ceux qui sont proches qu’à cause des sensations moins nettes qu’ils nous procurent : c’est ce qui nous donne la notion de la perspective. Celle-ci n’existerait pas pour un esprit parfait et doué d’ubiquité. Et c’est pourquoi on pourrait dire que le temps n’est qu’un effet de perspective.

Nous n’avons même aucun moyen de définir rigoureusement l’unité invariable de temps que nous appelons la seconde. Nous la mesurons au moyen de pendules que nous réglons d’après les observations astronomiques. Nous admettons par conséquent d’une manière implicite que c’est la durée de la rotation de la Terre qui est l’unité constante du temps. Mais la constance de cette unité n’est qu’approximative, car le frottement des marées qui se produit contre le fond des océans et des côtes tend à retarder peu à peu la rotation terrestre jusqu’au moment où la terre tournera sur elle-même dans le même temps que la lune fera sa révolution autour d’elle. Le mois et le jour, alors, seront égaux entre eux et à peu près égaux à deux de nos mois actuels. Cela n’arrivera d’ailleurs, sauf imprévu, que dans un nombre énorme de siècles. Mais, dès maintenant, on a constaté, par la comparaison du mouvement actuel de la lune à ce qu’il était il y a quelques siècles, qu’elle va un peu plus vite. La lune est, chaque siècle, de quelques secondes en avance sur ce que voudrait la loi de Newton. On l’explique en admettant que c’est non le mouvement lunaire qui s’est précipité, niais la rotation terrestre qui s’est ralentie, ce qui produit le même résultat. En dernière analyse, on définit la seconde en supposant rigoureusement exacte la loi de Newton qui n’est qu’une vérité d’expérience, c’est-à-dire approximative. Comme cette loi est simple et commode, il nous répugne d’y introduire des complémens qui la compliqueraient ; et c’est pourquoi, finalement, Poincaré a été fondé à conclure : « De deux horloges nous n’avons pas le droit de dire que l’une marche bien et l’autre mal ; nous pouvons dire seulement qu’on a avantage à s’en rapporter aux indications de la première. »

On voit finalement que nous ne pouvons définir le temps que par le mouvement. Mais si quelque génie malicieux et tout-puissant s’amusait une belle nuit à rendre mille fois plus lents tous les phénomènes