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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/690

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va disparaître. » Cette génération : celle qui, au moment de la guerre, était à l’âge puéril. Et elle n’eut point à se battre ; elle ne porte pas les responsabilités : mais elle a reçu le châtiment. Elle fut triste et orgueilleuse, éperdue au milieu des ruines, acharnée à rebâtir « une somme du monde, une morale, une esthétique, une foi, une humanité nouvelle ; » et elle manqua de méthode, non d’héroïsme. Génération malheureuse et pathétique.

Les velléités, les espérances, les déconvenues, les folios de ces jeunes hommes, leur rêve, leurs vertus et leurs vices, leur prodigieux émoi, tel est le tableau que M. Romain Rolland décida de peindre. Et il a dressé le bilan d’un quart de siècle.

L’idée de l’œuvre, la voilà.

Seulement, l’œuvre n’est pas claire ; et je signale ce défaut que je lui trouve. Entendons-nous ; et ne laissons [pas triompher les artisans d’une clarté facile. Tel qui raconte les petits incidens matériels d’une journée ne s’embrouille pas : il énumère ce qu’il a vu. Mais une âme est un lac où l’on se noie ; et l’âme d’une époque turbulente, un océan dont les tempêtes vous égarent.

Je ne crois pas que M. Romain Rolland ait souhaité beaucoup plus de clarté que celle qu’il a obtenue. Peintre fidèle et intelligent du désordre, il n’allait pas le ranger ; il n’allait pas lui donner les apparences d’un système, quand il tendait précisément à représenter une foule, presque une horde que ne gouvernait pas un maître ou une doctrine. Sans doute ! Cependant, une œuvre d’art n’est pas une copie de la réalité ; ce n’est pas une copie de la réalité que nous offre M. Romain Rolland : et l’impression du désordre devait, à mon avis, résulter, non du désordre de l’image, mais de l’image ordonnée du désordre.

Il y a des chapitres et il y a des volumes de Jean-Christophe qui interviennent sans qu’on sache (ou bien sans que je devine) leur opportunité. Il y a des chapitres qu’on ôterait sans que la valeur démonstrative de l’ouvrage en fût diminuée ; et l’on présume que l’auteur pouvait, à r. et ensemble énorme, ajouter des volumes. Cette « décalogie » n’est pas composée ; et, s’il faut l’avouer, j’en ai souffert.

Or, qu’on lise Antoinette : l’auteur d’Antoinette (roman délicieux et où frémit la sensibilité moderne dans le cadre de l’art classique) est fort habile à combiner la péripétie. Puis chaque page des dix volumes atteste une dialectique sûre. Si Jean-Christophe n’est pas composé, l’auteur n’a pas désiré qu’il le fût.

Plus exactement, ce défaut est la conséquence d’une autre intention