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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/682

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même on peut féliciter M. Alfred Bruneau, jadis et si longtemps fidèle à Emile Zola, d’avoir choisi, pour cette fois, un autre collaborateur.

On sait quelle musique écrit, ordinairement, le musicien du Rêve, de Messidor, de l’Ouragan et de l’Enfant-Roi. (Loin d’oublier ici, nous mettons à part, et beaucoup plus haut, la seule Attaque du moulin.) Cette musique est fort éloignée d’être, comme telle autre, dont nous venons de parler, plate et banale : plutôt inégale au contraire, et rugueuse, et revêche, hérissée, et, çà et là. comme bossue. On dirait que M. Bruneau travaille, avec effort et sans art, une matière commune, épaisse et rebelle. Ce n’est pas que son style ait rien de ténébreux. La partition des Bacchantes est parfaitement intelligible, et du premier coup. Plus d’un auditeur, à la sortie, en fredonnait les motifs. Une certaine valse, entre autres numéros, parut aisée à retenir et fut goûtée pour son air d’innocence. Il ne faut pas non plus, au troisième tableau, mépriser un petit morceau de flûte, je veux dire avec flûte, ou pour flûte, vif et capricant ainsi qu’il convient dans une réunion de chèvre-pieds. Et même nous ne fûmes point insensible (dernier tableau toujours) à certain duo dansé, lentement, par Bacchus et l’une quelconque de ses commères, sur un mode religieux et quasi mystique. Le reste a semblé surtout bruyant, compact et lourd. L’œuvre est de celles où, si l’on osait, on dirait que la cuiller tient debout. Il y manque l’aisance et la grâce ailée, la verve, le lyrisme et l’enthousiasme, en un mot la poésie ; peut-être, en un mot aussi, la musique, dont il est douteux que l’auteur des Bacchantes ait « en naissant, reçu de Calliope » la vocation et le don. Singulière fortune que celle de M. Bruneau ! Des efforts plutôt que des succès ont marqué sa carrière, fin dépit, à la faveur peut-être de nombreuses défaites, endurées avec une fierté robuste, il a bâti sa renommée sur ses propres ruines. Vous souvient-il qu’au lendemain de son Rêve, un banquet lui fut donné comme au rénovateur, si ce n’est au créateur de la musique française ? fit si l’on cherchait bien, on trouverait sans peine ce que M. Bruneau voulut, mais voulut seulement introduire dans notre musique, et ce qu’un autre, plus heureux, et musicien véritable, y introduisit en effet de nouveau. Cette nouveauté, c’est le réalisme, et cet autre, c’est M. Gustave Charpentier, déjà nommé. Tout le renouvellement entrevu par M. Bruneau consistait dans la promotion à la dignité musicale, des plus indifférens, au besoin des plus ordinaires parmi les personnages et les sujets ou les objets contemporains. Le Rêve, Messidor, l’Enfant-Roi, marquèrent d’étape en étape l’avènement lyrique de la petite bourgeoisie et du prolétariat, de