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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/618

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esprits doués — ou affligés — d’imagination, le bienfait de l’éloignement en attendant de devenir le péril de l’absence.

A quelques traits, d’une fidèle et expressive précision, saisis au vol par des yeux ravis :

En robe grise et verte avec des ruches,

ou par une oreille charmée :

Sa voix était de la musique fine,

on peut déjà prévoir ce que deviendra cet art, quand le poète aura été vraiment bouleversé par ses émotions et qu’ayant bu la plus amère lie de la tristesse humaine ou savouré le vin miraculeux de la divine charité, il laissera monter uniquement les cris du cœur, dans leur naïveté que rien n’imite, n’embellit, ne remplace, n’égale.

Quelques pièces, d’ailleurs, de cette Bonne Chanson semblent venir d’un peu trop loin ou n’avoir guère pour objet que d’étoffer un trop mince recueil. Ici, l’alliance de l’impression sentimentale et d’une sorte d’harmonie, d’écho consonant fourni par la Nature, rappelle l’art de Shakspeare ; là, s’est glissé le souvenir involontaire ou la simulation préméditée du coloris éteint des poètes pré-romantiques. Plus d’un morceau reste si constamment tendu vers l’effet de simplicité, qu’il n’a plus l’air d’avoir été écrit pour être lu, mais pour être chanté. Somme toute, ce naturel nous laisse, malgré nous, comme une sensation de nudité : la nudité, qui ne s’étale pas superbement, court le risque de paraître pauvre. Peut-être même, à regarder trop attentivement et à respirer de trop près ce bouquet blanc de fiancée, finirait-on par s’aviser d’y découvrir quelque nuance dé fadeur. Mais cette poésie, un peu trop assagie, un peu trop retenue, — un peu trop émondée aussi (nous affirme l’auteur), par la censure au moins étrange d’un libraire qui, tout à coup, s’était révélé pudibond, — la voici traversée d’une crainte mystérieuse : « Je tremble, » écrit Verlaine à l’indolente, à l’hésitante fiancée, « je tremble à la pensée » que « désormais ma loi, » c’est « un mot, un sourire » de votre bouche :

Et qu’il vous suffirait d’un geste.
D’une parole ou d’un clin d’œil,
Pour mettre tout mon être en deuil
De mon illusion céleste.