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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/603

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l’idéalisme élevé des grandes âmes romantiques, il passe brusquement, comme pour changer d’air, à la lecture de Joseph de Maîstre, et manifeste une salubre joie à voir courir le flot puissant, pénétré de fraîcheur, de ce torrent d’apologétique chrétienne. Il aime les mystiques : il a pour l’Espagnole d’Avila, sainte Thérèse, une prédilection ; il ne se lasse pas de méditer sa vie.

Tout cet acquis n’étouffe pas en lui les germes naturels d’originalité, mais les recouvrira d’abord et les comprimera comme sous une armure de brillant savoir. Qu’est-ce que les Poèmes Saturniens ? Un assemblage industrieux et sans nul doute intéressant d’impressions qui n’ont pas été ressenties au contact immédiat de la nature ou de l’humanité, mais qui, notées avec discernement, chez des poètes antérieurs, Hugo, Gautier, Banville, Baudelaire, Glatig²y, Leconte de Lisle et d’autres, par un goût fin, très exercé, très averti, ont été englouties plutôt qu’assimilées par la mémoire.

Dans le Prologue et dès les premiers vers, quelques noms à l’aspect barbare, Rama, Valmiki, Bhagavat, la Ganga, et le Kchatrya mettraient en garde le lecteur le moins doué de sens critique, et, lorsqu’on voit passer, tout aussitôt, les vocables homériques ou eschyléens, Hellas, Akhaïos, Hektor, Akhilleus, Orpheus, transcrits avec cette orthographe agressive et puérilement renouvelée du grec, à laquelle attachait un prix exorbitant l’auteur, roué ou ingénu, des Poèmes antiques, on ne résiste pas à la tentation de s’écrier : Voilà le plagiat ! Et c’est, je crois, une méprise.

Il n’est pas inutile ici de remarquer combien le sens artistique de Paul Verlaine, bien plus aigu que celui du grand nombre des Parnassiens, — le très subtil « Catulle » mis à part, — répugne, de bonne heure, à s’incliner devant la froide et décevante majesté des poèmes du chef du chœur. N’oublions pas à quel mépris, — très injuste, je le reconnais, — aboutira le sentiment, ou le ressentiment, du poète des Invectives :

Cet individu fait de la poésie
Qu’il émet, d’ailleurs sous « un nom pompeux »
Comme dit Molière à propos d’un fossé bourbeux [1]

  1. Pour ne pas laisser de doute à ses lecteurs sur son intention hostile, Verlaine, dans une note, a mis le point sur l’i : il cite tout le vers de Molière : « Et de Monsieur de Lisle il prit le nom pompeux, » en soulignant « Monsieur dé l’Isle. »