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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/551

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Presque dans le même temps, paraissait une seconde brochure, intitulée Lettre d’un bon Français, une brochure bientôt répandue dans toutes les parties du public, qui reproduisait des passages du Mémoire de Necker, en faisait une critique fort vive, en montrait le danger et surexcitait perfidement les passions déjà déchaînées. L’une et l’autre publication avaient d’ailleurs une commune origine, et, en remontant à la source, on arrivait au premier prince du sang, à l’un des frères du Roi, à M. le Comte de Provence.

Pour bien comprendre cette étrange histoire, il faut jeter un regard en arrière, car le Mémoire incriminé, — et qui est l’honneur de Necker, — quand il fut ainsi publié, avait quatre ans de date. Il avait été rédigé au mois de février 1778, dans les conditions qu’on va lire.


Presque dès le début de son arrivée aux affaires, Necker avait été frappé des graves inconvéniens que présentaient, en de nombreuses provinces, l’omnipotence des intendans, toujours interposée entre les citoyens et le pouvoir central, et par suite l’impuissance où étaient les sujets du Roi à faire parvenir jusqu’au trône l’expression de leurs vœux, de leurs besoins ou de leurs plaintes. Cette organisation était d’ailleurs une nouveauté dans la vieille monarchie française. Jusqu’à l’époque de Richelieu, toutes les provinces étaient administrées par des « Etats » particuliers, essentiellement chargés de voter les contributions et de les répartir. Depuis Louis XIII seulement, — sauf dans quelques « pays d’Etats » qui conservèrent leurs anciens privilèges et continuèrent à délibérer sur l’impôt sous la tutelle des intendans, — la nation presque entière fut livrée sans défense à l’arbitraire des fonctionnaires royaux. Trente et une « généralités, » que régissaient trente et un intendans, subissaient à la muette une tyrannie administrative et fiscale, plus ou moins rigoureuse, plus ou moins lourde à supporter, selon l’humeur de l’homme qui exerçait cette autorité sans appel. Ce système, fertile en abus, avait été combattu, de tous temps, par de libres esprits. Fénelon, dans son « Plan de réformes » écrit pour le Duc de Bourgogne, proposait le rétablissement des Liais dans toutes les provinces et il terminait ce chapitre en s’écriant : « Plus d’intendans ! » Quelques années plus tard, le marquis d’Argenson, effrayé, lui aussi, des maux causés par une