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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/480

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qui a donné aux pays balkaniques le signal de la résurrection ? Elle ne s’est pas contentée de leur dire : Levez-vous et marchez ! elle leur a tendu la main pour les aider à se lever, elle a versé son sang pour eux, elle lésa vraiment mis sur pied. Après cela, ils ont marché tout seuls et très vite, si vite que les voilà arrivés les premiers à Constantinople. Nous ne demanderons pas à la Russie ce qu’elle en pense, car ce serait indiscret ; elle le dira, si elle le juge à propos ; peut-être faut-il lui donner le temps, à elle aussi, de se faire à une situation aussi nouvelle. Sans doute elle avait cru que, pendant de longues années encore, elle exercerait sur ces pays balkaniques, auxquels elle avait rendu la vie, une tutelle infiniment bienveillante, un arbitrage quasi paternel ; mais ils ont montré tout d’un coup qu’ils avaient atteint une majorité et une virilité qui assurent leur pleine indépendance. Cela, toutefois, ne résout pas la question de savoir à qui sera Constantinople : elle apparaît, au contraire, plus délicate que jamais. Et quand elle sera résolue, dans un sens qu’il est difficile de prévoir, une autre surgira : quel sera le statut international de la grande ville ? comment sera réglé le problème des détroits ? Questions étroitement liées les unes aux autres, enchevêtrées les unes dans les autres : elles mettent en cause des intérêts que, pendant tout le siècle dernier, on a considérés comme contradictoires et qu’il faudra cependant accorder. Il est à croire qu’on n’y parviendra pas du premier coup, quelque désirable que cela soit. Il est plus désirable encore que la solution du problème reste entre les mains des diplomates et ne retombe pas entre celles des militaires : la guerre accuse toujours l’insuffisance de la diplomatie, et il n’est que trop vrai que la diplomatie ne suffit pas, qu’elle n’a jamais suffi à tout.

Nous avons parlé des grandes puissances de l’Europe et des puissances qui grandissent si vite dans les Balkans : que dire de l’infortunée Turquie ? Sans doute elle a mérité son sort par les fautes de son gouvernement, les vices incurables de son administration, son imprévoyance et sa négligence militaires ; elle a été la victime de ses défaillances et de ses erreurs. Malgré tout cela, la Turquie est digne de pitié et l’immensité même de son malheur est faite pour toucher ceux qui ont le sens profond de l’histoire et qui sont émus de ce que ses catastrophes ont de tragique. Si l’on pouvait épargner à la Turquie les derniers sursauts de sa douloureuse agonie, il faudrait le faire ; mais c’est une tâche difficile et qui même, dans les conditions actuelles, paraît impossible. Nous avons dit que l’armée ottomane s’était ressaisie après la panique de Kirk-Kilissé et qu’elle avait opposé