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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/466

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impossible d’assister à la séance. Sur quoi nous primes congé, mon camarade Moring tout confus, et moi tout riant, pour revenir fi l’auberge où nous nous étions logés.

J’étais en train d’écrire une lettre, dans notre mansarde, lorsqu’un coup violent fut frappé à la porte. Un jeune homme mince et élégant entra, nous salua poliment, et nous dit que, ayant appris notre intention de nous rendre en Grèce, il se permettait de nous engagera aller voir M. de Chevalier, qui, mieux que personne, aurait de quoi nous offrir les moyens de parvenir à nos fins. Je me rhabillai aussitôt et suivis mon visiteur, qui me conduisit auprès d’un autre personnage également très aimable et d’excellentes manières.

— Vous désirez entrer au service de la Grèce, monsieur ? me demanda-t-il. En ce cas, il faut que vous vous attachiez à moi. C’est à moi que les comités philhellènes de l’Allemagne du Nord ont confié la charge de conduire là-bas leurs volontaires. Selon toute probabilité, un convoi partira dès la semaine prochaine ; et, si vous le désirez, je vous inscrirai sur ma liste.

Je m’empressai de consentir, et déjà je m’apprêtais à rejoindre mon compagnon dans notre chambre d’auberge, tout heureux d’avoir trouvé un personnage aussi différent de Lasky et de ses acolytes, lorsque Chevalier m’invita à rester un moment encore, pour prendre une tasse de thé.

— Vous apprendrez, me dit-il, à connaître des amis que rassemble un commun enthousiasme pour la cause sacrée de la Grèce.

Et bientôt, en effet, je vis entrer une dizaine d’hommes en tenue militaire, qui tous qualifiaient Chevalier de lieutenant général, tandis que lui-même, de son côté, les appelait colonels, lieutenans-colonels, majors, etc. C’était absolument la même comédie que chez Lasky ! Ce dernier s’était simplement improvisé chef des volontaires de l’Allemagne du Sud, et Chevalier avait pris sur soi le commandement de ceux de l’Allemagne du Nord. Aussi bien ne tardai-je pas à les connaître parfaitement tous les deux, et à mesurer toute l’inanité grotesque de leurs prétentions. Chevalier, du moins, avait réellement des titres militaires : il avait autrefois rempli les fonctions de major à Hambourg, dans la Ligue Hanséatique. Au lieu de travailler en commun à la cause grecque, les deux hommes se trouvaient séparés par une jalousie non moins féroce que leur vanité. Chacun ne tâchait qu’à compromettre les intérêts de son rival, tout en nourrissant la conviction d’être bientôt promu par le peuple grec aux plus hautes dignités, en récompense des inappréciables services qu’il aurait rendus à la cause nationale.

Huit jours environ après mon arrivée, Lasky et Chevalier se battirent en duel. Le privilège du premier coup de pistolet échut à Chevalier, dont la balle atteignit Lasky à la tête, et lui arracha un morceau du crâne. Mon ancien camarade s’affaissa, perdit connaissance, et Chevalier, certain de l’avoir tué, prit la fuite. Mais un hasard singulier empêcha les Philhellènes marseillais de se trouver désormais dépourvus de tout chef. Lasky subit l’opération du trépan, perdit un peu de sa cervelle, et reçut une plaque d’argent en remplacement du morceau de son crâne qui lui avait été enlevé. Il n’en devint que plus exalté et extravagant, tandis que son