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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/456

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directeur de théâtre s’avise de nous les offrir. Ce ne sont que des « curiosités, » cela va sans dire, mais qui ne sont pas inutiles pour nous faire connaître dans toute son étendue, sa souplesse et la variété de ses ressources, le génie de notre grand comique. Lui qui était occupé à créer de toutes pièces la « bonne comédie, » celle qui fait « rire les honnêtes gens, » il était en même temps l’ordonnateur des fêtes, le régisseur des danses et des entrées, le rival de Lulli. Avant tout, il fallait amuser le Maître, qui aimait la comédie, sans doute, mais qui lui préférait le ballet. On a coutume de plaindre le « pauvre grand homme » et de s’apitoyer sur la servitude où il pliait son génie. Molière, lui, ne se trouvait pas tellement à plaindre : il prenait les conditions de son art telles qu’elles s’imposaient à lui, persuadé que le cadre n’importe guère, et que, fût-ce dans une farce compliquée d’un ballet, rien n’empêche, pourvu qu’on soit Molière, de faire tenir une œuvre immortelle.

Une autre idée de M. Antoine est de faire jouer les farces de Molière par des acteurs de farce, c’est-à-dire par d’anciens chanteurs de café-concert. L’innovation, quand M. Antoine l’a lancée il y a quelques années déjà, a paru, à M. Antoine lui-même, une hardiesse. Les farces de Molière sont des farces, lui répondait-on, mais des farces qui s’appellent : les Précieuses ridicules, Monsieur de Pourceaugnac, la Comtesse d’Escarbagnas, le Bourgeois gentilhomme, le Malade imaginaire, c’est-à-dire des farces enfermant des scènes de grande comédie, des farces devenues classiques et sur lesquelles ont passé le temps et l’admiration des siècles. Ce à quoi personne n’avait songé, pas plus M. Antoine que ses critiques, c’est que le danger, quand on fait interpréter une comédie par des acteurs de scènes inférieures, ce n’est pas l’excès de fantaisie, c’est l’excès de sérieux. Par un scrupule louable et peut-être involontaire, ils se surveillent, et, réagissant contre leur manière ordinaire, ils se raidissent et se guindent. M. Vilbert, dans le rôle d’Argan, n’est ni raide, ni guindé ; mais il y met beaucoup plus de mesure, de discrétion et de sagesse, que tel sociétaire de la Comédie-Française, Coquelin Cadet, par exemple, qui le poussait bien davantage à la charge. M. Vilbert le joue d’une façon très spirituelle, très amusante, que d’ailleurs je crois fausse. Argan, tel qu’il le personnifie, est un malade imaginaire sans doute, mais en qui on devine en outre un mystificateur. Il est dupe des médecins et donne la comédie à son entourage ; mais il se donne aussi la comédie à lui-même, en faisant enrager ceux qui l’entourent, et prend pour dupes les médecins qu’il fait raisonner, consulter et opérer sur sa maladie absente. N’est-ce pas un fait