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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/369

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souffrances. Devant elle, plus de fleuve, mais une mer de roseaux, épais, durs, hauts. Leur masse est tout l’horizon, leurs racines entrelacées forment une espèce de sol, et reposent ici sur la vase, là sur l’eau qu’elles cachent également. Sous ce fourré inextricable un chenal, inégal dans son étroitesse, capricieux dans ses sinuosités, plonge et coule. C’est lui qu’il faut deviner, qu’il faut ne pas perdre ; c’est entre les tiges de ces roseaux, c’est tantôt à travers, tantôt sur l’épaisseur de ces racines, que les embarcations doivent faire leur soufffe. Parfois les herbes mortes, que l’invisible courant charrie et insinue entre les herbes vivantes, forment des amoncellemens sous lesquels il continue de passer, mais qui semblent clore toute issue et qu’on doit ouvrir à la hache. Parfois, au contraire, c’est de main d’homme qu’il faut, où le fond offre quelque solidité, opposer au chenal un barrage, afin que l’obstacle retienne et fasse monter les eaux trop basses pour porter les embarcations : après quoi, on le brise comme on ouvre une porte d’écluse. Pour avancer, on se hale sur les roseaux dont les feuilles tranchantes et vénéneuses déchirent et enflamment les mains. Où la vase oppose sa résistance molle et victorieuse, les hommes, pour soulager les bateaux qui s’y enlizent, se jettent dans le marais, poussent leurs embarcations, d’un dernier élan y remontent quand ils s’enlizent eux-mêmes, et, jusqu’à épuisement, recommencent, pour ne pas même déplacer parfois le bateau de sa longueur. En certaines journées, on n’avance que de 500, de 200 mètres. Dans ce limon, qui n’est ni la terre ni l’eau pullulent les familiers dégénérés de l’un et l’autre élément, reptiles, rongeurs, poissons ; là se dissolvent leurs pourritures. Les hommes, qui vivent en amphibies dans cette puanteur, la doivent boire pour se désaltérer. La nuit du moins apporte-t-elle le sommeil ? Le soir éveille l’innombrable et chantante armée des moustiques, rois de cette humidité, si agressifs que nul, blanc ou noir, ne goûte un instant de repos, que chacun a peur surtout des heures obscures, et chaque matin se relève plus las d’une épreuve qui ne s’interrompt jamais. Elle dura du 12 au 24 juin. Pour franchir 40 kilomètres, il avait fallu douze jours.

Mais après, quelle récompense ! Flotter sur une eau libre et qui jamais ne parut plus claire, saluer le Nil, le descendre, arriver les premiers ! Le 10 juillet, on reconnaît sur la rive gauche l’emplacement d’une ville qui fut vaste, mais dont les